« On peut mesurer encore aujourd’hui des éléments radioactifs »

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Bruno Chareyron, ingénieur en génie énergétique et nucléaire et conseiller scientifique de la Criirad, la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité, était l’invité du journal de TNTV, ce jeudi soir, alors que la Polynésie commémore le premier essai nucléaire. Selon le scientifique, « on peut mesurer encore aujourd'hui des éléments radioactifs comme le plutonium », notamment sur l’atoll de Tureia. « La France n'aurait pas dû conduire des essais nucléaires lorsqu'il y avait un risque important de dissémination, de retombées élevées sur des zones habitées », dit-il. Interview.

TNTV : La Polynésie commémore les 60 ans du premier tir nucléaire. Vous qui suivez ce dossier depuis 30 ans, quel bilan radiologique tirez-vous aujourd’hui ? 

Bruno Chareyron : « Un bilan d’abord par rapport à ce qui s’est passé à l’époque. À l’époque, il y a eu des retombées radioactives intenses, très importantes. Par exemple sur Mangareva, à la suite du tir Aldébaran, avec une exposition de la population qui a largement dépassé les limites sanitaires. Et vous savez qu’à cette époque, rien n’a été dit à cette population, justement, pour ne pas mettre en péril la poursuite des essais nucléaires ».

TNTV :  Vos mesures sont indépendantes de celles de l’Etat et de l’industrie. Ont-elles déjà contredit certains chiffres qui ont été présentés au public ? 

Bruno Chareyron : « Contredit, je ne sais pas, mais disons qu’on apporte un complément. Par exemple, sur l’atoll de Tureia, qui est le plus proche atoll habité de Moruroa, on a montré par des prélèvements dans des citernes qu’il y avait une contamination relativement importante par du plutonium liée aux retombées des essais nucléaires. Ou par exemple, on a analysé la radioactivité résiduelle dans les coraux de Mangareva et montré qu’on trouve encore des traces d’éléments radioactifs artificiels dans les coraux, ce qui permet de retracer un peu un historique des retombées ». 

TNTV : Vous êtes actuellement à Papeete pour mener un nouveau travail de recherches sur l’atoll de Tureia à la demande du Syndicat de la Défense des Retraites Actuelles et Futures, avec le soutien de la Polynésie française et la Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires. En quoi consiste ce travail ? 

Bruno Chareyron : « Ce travail consiste, avec les habitants de Tureia, à tenter de reconstituer au mieux les doses de radiation qu’ils ont subies pendant toute la période des retombées des essais nucléaires atmosphériques entre 1966 et 1974. Et pour ça, on a commencé à interviewer, rencontrer les habitants pour mieux comprendre leur mode de vie, interroger le Commissariat à l’Energie Atomique sur toute une série d’éléments qui nous manquent pour reconstituer ces doses de radiation. Et on espère ainsi lancer un processus de partage d’informations, mais avec les habitants. Ça, c’est extrêmement important ».

TNTV : Pourquoi le choix de l’atoll de Tureia ?

Bruno Chareyron : « Parce que c’est l’atoll habité le plus proche de Moruroa, c’est à 110-120 kilomètres. C’est la raison principale ».

TNTV : Vous intervenez aussi lors de deux tables rondes, demain à Pū Mahara dans le cadre des événements organisés par la Délégation polynésienne pour le suivi des conséquences des essais nucléaires pour les 60 ans d’Aldébaran. Qu’est-ce que vous allez y présenter ? 

Bruno Chareyron : « J’interviens dans deux tables rondes. La première, c’est une table ronde sur les conséquences environnementales et sanitaires des essais nucléaires. Et la deuxième, c’est sur la question exactement de Tureia. Tureia, passé, présent et à venir. Qu’est-ce qu’on peut dire sur la contamination résiduelle à Tureia, sur la contamination passée également de ce petit atoll, qui a quand même subi des retombées pendant longtemps et de très nombreuses retombées. »

TNTV : Que peut-on dire sur la résiduelle ? 

Bruno Chareyron : « Alors, la résiduelle, on peut dire qu’évidemment, c’est vrai à Tureia, mais ailleurs. Lorsqu’on recherche la radioactivité avec des moyens d’analyse pointus, on va en trouver. Par exemple, je vous le disais tout à l’heure, dans des sédiments en fond de citernes de collecte d’eau pluviale, on peut mesurer encore aujourd’hui des éléments radioactifs comme le plutonium, le césium-137, qui ont des durées de vie très longues ». 

TNTV : La Polynésie est composée de structures géologiques très différentes, avec un taux de radon parmi les plus élevés, comparable à la Guyane. Est-ce que cette réalité géologique complique votre travail de mesure sur le terrain ? 

Bruno Chareyron : « Elle ne la complique pas, mais disons qu’il faut en tenir compte. Vous avez par exemple à Tahiti des sols basaltiques et vous avez à Tureia des sols coralliens. À Tureia, la radioactivité naturelle est extrêmement faible, parmi les plus faibles du monde puisque ses sols coralliens ont très peu d’éléments radioactifs naturels. Cela veut dire que cette population, d’ailleurs, historiquement, n’était pas habituée à être exposée à des radiations naturelles. Et on les a exposées à des retombées radioactives avec des éléments qui sont, pour certains, particulièrement radiotoxiques comme le plutonium par exemple. Donc cette population qui n’était pas soumise habituellement à des radiations importantes s’est trouvée confrontée à ces risques radiologiques pendant plusieurs décennies ». 

TNTV : Comparer une radioactivité naturelle subie depuis toujours à une contamination artificielle choisie et qui était donc évitable, est-ce que c’est comparable selon vous ? 

Bruno Chareyron : « Alors, vous l’avez dit, cette contamination était évitable. Et c’est ça qui est déjà assez choquant d’un point de vue éthique. C’est que la France n’aurait pas dû conduire des essais nucléaires lorsqu’il y avait un risque important de dissémination, de retombées élevées sur des zones habitées. Deuxième élément, on sait aujourd’hui que même la radioactivité naturelle augmente les risques de cancers à long terme. Donc, rajouter à ça une radioactivité artificielle sur en particulier des populations qui avaient de jeunes enfants, à Tureia, il y avait pas mal d’enfants, c’est quelque chose qui est assez choquant avec le recul ». 

TNTV : On évoque aussi une radioactivité qui remonterait via la chaîne alimentaire, via le lagon, notamment dans les Tuamotu. Peut-on manger sans risque aujourd’hui ? 

Bruno Chareyron : « Si on parle de la radioactivité liée aux essais nucléaires, elle est quand même relativement faible. Elle est mesurable avec des moyens analytiques fins, mais elle reste quand même dans des niveaux très faibles, pour ce qui concerne la chaîne alimentaire ». 

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