Heiminikua Teikiehuupoko naît de deux parents très jeunes : sa mère a 16 ans, son père 19. Lui est originaire des Marquises, elle des Australes. Quelques mois après sa naissance, le couple quitte Tahiti pour revenir sur les terres familiales, à Hiva Oa.
La famille s’installe dans une maison laissée à l’abandon dans la vallée de Motu’ua. « C’était plus une cabane », se souvient Heiminikua. Le sol est par endroits troué, la toiture laisse passer la pluie. Lors des averses, il faut disposer des bassines pour récupérer l’eau. Certaines planches du plancher sont fragiles ; enfant, il apprend à les éviter : « Pour moi, c’était presque un jeu. »
Il n’y a pas de pièces séparées, seulement un grand espace de vie. À l’extérieur, la cuisine donne directement sur la terre battue. Une table posée sur un sol irrégulier, un arbre à quelques mètres : « À cet âge-là, je trouvais ça normal. »


Ses parents économisent chaque franc avec un objectif précis : obtenir un fare OPH et offrir un logement plus stable à leur fils. Les dépenses sont comptées. Il n’y a pas de fête de Noël, pas de sapin décoré, pas de cadeaux au pied d’un arbre. « On ne fêtait pas vraiment Noël. »
Enfant, il ne mesure pas tout. Avec le recul, son regard a changé. Il sait aujourd’hui que ses parents avaient à peine l’âge d’être étudiants lorsqu’ils ont dû assumer un foyer. « Ils étaient jeunes… et pourtant ils ont tenu. »
Il parle d’eux avec respect, presque avec admiration. Malgré les difficultés, ils lui ont transmis des valeurs claires : le travail, la discipline, le respect. « Ils ont toujours fait en sorte que je ne manque de rien d’essentiel. » Ses parents vivent du coprah. Les journées sont longues et physiques. Il les accompagne parfois : « Je les voyais travailler dur. »
En grandissant, Heiminikua prend cependant conscience des différences. « J’avais honte d’inviter des amis chez moi. » Il évite de dire d’où il vient, minimise son quotidien, tente de ne rien laisser paraître. « Je ne voulais pas qu’on sache. »
« Je commençais à détester cette vie », confie-t-il. Sa mère lui répète alors une phrase qui va structurer son adolescence : « Elle m’a dit que si je ne voulais pas de cette vie, je devais travailler dur à l’école. C’était ma première motivation. »
Il prend ces mots au sérieux. Il travaille beaucoup, s’investit pleinement et devient un bon élève, appliqué et discipliné. Très tôt, il se promet un avenir différent.
Un souvenir d’enfance qui ne l’a jamais quitté
À 4 ans, ses grands-parents lui offrent un billet d’avion pour Tahiti, en récompense de ses efforts scolaires. Le billet est trop cher pour que ses parents l’accompagnent. Il part seul, en enfant mineur non accompagné.
À l’aéroport de Atuona, il découvre l’avion pour la première fois : « Je n’avais jamais vu ça. J’avais peur. » Il se souvient du bruit, de la taille de l’appareil, de sa mère en pleurs derrière le grillage.

En vol, sa compote se renverse sur sa chemise. Il panique. Un steward s’approche, s’accroupit à sa hauteur, lui parle calmement, le change. « Il m’a demandé si c’était maman qui avait préparé mon sac. Il a dit « maman » et pas « ta maman ». Comme s’il me connaissait. Ça m’a rassuré. »
Le geste est simple, mais décisif. Pendant le reste du vol, il observe l’équipage. Il ne sait pas encore que c’est un métier, mais le rêve s’installe dans sa tête d’enfant, et ne va cesser de grandir.
Heiminikua a 16 ans lorsqu’il quitte les Marquises pour le lycée à Tahiti. Internat, éloignement familial, adaptation. Il décroche un bac scientifique avec l’idée de devenir pilote. Mais les coûts de formation sont trop élevés. « Quand j’ai vu les montants, je me suis dit que ce serait très compliqué… » admet-il.
Il s’inscrit alors en licence de sciences de la vie à l’Université de la Polynésie française (UPF). Mais deux ans plus tard, il choisit d’arrêter. « Je n’étais pas épanoui. Je me suis demandé si je suivais vraiment mon envie ou une voie par défaut. »
Le métier de steward s’impose alors comme une évidence.
Échecs, détours et persévérance avant l’uniforme
Pour financer son CCA (Cabin Crew Attestation, nécessaire pour devenir hôtesse de l’air ou steward, Ndlr), il enchaîne les petits boulots : plongeur plusieurs mois au restaurant Pitate Mamao, puis serveur. Il économise et organise même avec sa famille une vente de nems relayée massivement sur les réseaux sociaux pour financer la formation pratique en métropole.
En mars 2023, il part en France. Première immersion longue hors du fenua, premiers repères à construire seul. Il valide son diplôme haut la main, animé par une volonté claire : réussir.
De retour en Polynésie, il postule chez Air Tahiti pour devenir PNC (personnel navigant commercial). Épreuves écrites réussies, entretiens validés en anglais et en tahitien. Deux jours plus tard, la réponse tombe : candidature non retenue. Heiminikua ne s’y attendait pas du tout : « J’étais vraiment découragé. Je me suis demandé ce que je pouvais faire de plus. »
Il accepte un poste administratif au groupe Wane, puis rejoint Aremiti comme steward. Pas dans les airs, mais en mer. Une traversée marque particulièrement son parcours : un passager fait une crise d’épilepsie. Il fait appel à ses compétences de PNC. L’épisode est remarqué. La compagnie finance finalement sa qualification maritime. Mais il continue toujours à regarder les avions passer au-dessus de lui…
Pour se rapproche au plus près de son rêve, en octobre 2024, il intègre Air Tahiti comme agent de réservation. Il annonce clairement son ambition durant son entretien d’embauche : devenir PNC.
En février 2025, un recrutement interne est lancé. Il retente sa chance. Son dossier a évolué. Les recruteurs comparent sa candidature de 2023 à celle de 2025. Son expérience, sa maturité et sa persévérance font la différence. Deux jours après l’entretien, il reçoit le mail tant attendu : il est retenu. Une joie incommensurable après toutes ces années à carresser son rêve du bout des doigts.


Formation en vol en juin, qualification en août 2025. Le 13 février dernier, il signe son premier CDI au sein de la compagnie aérienne.
Aujourd’hui, il vole sur ATR 72. Il découvre un métier bien plus technique qu’il ne l’imaginait : gestion du centrage cabine, coordination avec les pilotes, respect strict des procédures de sécurité. « On pense que c’est juste servir un jus, mais c’est beaucoup plus que ça. »
Il est revenu quelques fois aux Marquises en escale, en uniforme. « Ça fait quelque chose, j’ai versé ma petite larme la première fois. » Mais il ne se projette pas dans un retour définitif. Sa vie est désormais à Tahiti, où sa mère vit également. Seul son père est resté sur Hiva Oa.
« Rêver, ça ne suffit pas »
Certaines scènes le touchent particulièrement. Une mamie des Tuamotu, prenant l’avion pour la première fois, lui demande combien coûte le jus d’ananas. Lorsqu’il lui répond que c’est offert, elle lui glisse : « Que Dieu te bénisse. » « Je me reconnais dans ceux qui découvrent l’avion pour la première fois. »
Longtemps, il a tu son enfance. « J’avais honte. » Il ne disait pas d’où il venait, cachait son passé. Aujourd’hui, il l’assume et le raconte.
À 23 ans, il se dit épanoui et fier du chemin parcouru. Pas de miracle selon lui. « Rêver, ça ne suffit pas. Il faut travailler. Il faut accepter de commencer en bas et avancer. » Son prochain objectif : devenir instructeur PNC.
Entre la vallée de Motu’ua et le tarmac, il n’y a pas eu de raccourci. Seulement des efforts répétés et une détermination constante, et un rêve d’enfant réalisé.



