Tahiti Nui Télévision : Derrière les statistiques, il y a des individus et des familles touchés par la maladie. Depuis les premières données recueillies en 1985, le nombre de cancers diagnostiqués en Polynésie ne cesse d’augmenter. La prévention et le dépistage sont plus que jamais des enjeux majeurs. On en parle avec la directrice de l’Institut du cancer de Polynésie française, la docteure Teanini Tematahotoa. Les chiffres que l’on vient de citer apparaissent dans le dernier rapport du registre des cancers et pourtant, ils datent déjà puisqu’ils couvrent la période 2019 à 2021. Pourquoi un tel décalage ?
Teanini Tematahotoa, directrice de l’Institut du cancer de Polynésie française : « Ce que déjà on peut préciser, c’est qu’au niveau de l’Institut du cancer, on a des chiffres qui sont un petit peu plus récents, 2022, 2023, et on est en train de coder 2024. Donc là, le rapport, on a voulu le publier pour qu’il couvre la période Covid, parce que c’était important pour nous de savoir, est-ce que c’était une période où c’était différent au niveau du cancer, est-ce qu’il y a eu justement des diagnostics plus tardifs… Et finalement, alors, le constat, comme on l’a dit, n’est pas forcément très bon, mais il n’a pas été pire pendant la période Covid.
Ensuite, ce qu’il faut savoir, c’est qu’un registre, justement, il y a toujours un petit décalage par rapport à l’année en cours ou même l’année d’avant, parce qu’on revient sur chaque dossier de patients pour vérifier que c’était bien un cancer, quel type de cancer, les traitements, et surtout la survie au bout de quelques années. Donc si on sort les chiffres trop vite, le risque, c’est qu’ils ne soient pas justes, pas bons ou pas assez développés. »
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Donc il faut des chiffres consolidés. Mais les derniers chiffres, tout de même, est-ce qu’ils confirment ces tendances à la hausse ?
« Oui, jusqu’en tout cas à 2023, donc c’était il n’y a pas si longtemps. Oui, le cancer continue à augmenter, environ 5 à 8 % par an. C’est une tendance mondiale. On parle de la Polynésie là, mais c’est dans le monde entier qu’on constate cette augmentation. Et un des premiers facteurs, enfin une des premières causes, c’est le vieillissement de la population, puisque la plupart des cancers sont découverts après 50 ans. Notre population change. Et donc si on a des personnes plus âgées, on peut avoir plus de cas de cancer. Mais ce n’est en effet pas la seule cause. »
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En plus du vieillissement de la population, plusieurs autres facteurs de risque sont bien identifiés, bien connus de tous de la population: le tabac, l’alcool, l’alimentation, la sédentarité ou encore l’obésité. Le pays a récemment renforcé sa lutte contre le tabac, contre les produits du vapotage également. Quelles sont les autres priorités en matière de prévention ?
« Alors, on en a parlé aussi, la vaccination, la vaccination contre le papillomavirus, mais aussi contre l’hépatite B qui peut donner des cancers du foie. Et sur l’alimentation, l’obésité, il faut vraiment faire attention à quel type d’aliment. Puisque, par exemple, le cancer du côlon est causé par la charcuterie, la viande rouge. Donc encore une fois, c’est des choses qu’on recommande de manger qu’une fois par semaine et beaucoup de fibres. Et la sédentarité, c’est vraiment un point sur lequel on insiste. Parce que, par exemple, sur le cancer du côlon, l’activité physique, alors c’est pas que faire du sport, c’est aussi marcher, nager, danser, avoir une activité physique régulière. Aujourd’hui, on utilise beaucoup la voiture. Ça réduit fortement son taux de cancer du côlon.
Et là, la nouvelle loi tabac, normalement, devrait permettre, j’espère, d’avoir des résultats. Mais ça ne sera pas tout de suite, ça sera dans plusieurs années. Donc ce qu’on met en place aujourd’hui, on va le voir dans quelques années. Et les changements des chiffres aujourd’hui, c’est malheureusement ce qui s’est passé il y a 10, 15 ans. C’est-à-dire, voire même encore avant, c’est un changement progressif de notre mode de vie. On bouge moins, on prend la voiture, on mange différemment, on fume de plus en plus ou on boit de l’alcool. Et donc, ça se voit aujourd’hui. Et j’espère que pour les générations à venir, on arrivera à améliorer ça. »
Pourtant, on a l’impression de répéter encore et encore le message. Des campagnes de prévention sont menées. Est-ce qu’elles portent réellement leurs fruits ?
« On va dire que c’est vrai que sur les campagnes de prévention, c’est plus compliqué. Déjà, ça ne dépend pas que de la santé. Comme je dis, prendre moins la voiture,eh bien il faut qu’il y ait des transports qui soient permis ou de pouvoir prendre le vélo. Quand on mange bien, il faut que ça soit accessible pour les gens, notamment pour les gens des îles. Est-ce qu’ils ont accès à tous les légumes ? Est-ce que c’est facile aussi ? Parfois, c’est plus facile et on ne jette pas la pierre aux gens d’aller manger à la roulotte que de devoir faire les courses, surtout avec notre quotidien. Donc en fait, c’est bien que la santé le dise, mais c’est une vision de société qui doit changer. On éduque les enfants parce que c’est eux la société de demain.
Mais il faut aussi que nous tous, on en soit persuadés. On soit persuadés qu’il faut le faire parce que des fois, on a envie de faire plein de choses. Mais voilà, on se dit bon, finalement, dans mon quotidien, ce n’est pas facile. Je n’y arriverai pas, donc on laisse tomber. Il faut vraiment que toute la société se sente concernée par ça. »
Il y a des avancées, vous venez d’en parler avec la vaccination contre le papillomavirus, mais aussi en matière de dépistage. Autre chose : la prise en charge des mammographies dès 45 ans, donc un abaissement du seuil de l’âge. Les autorités insistent cependant sur la nécessité d’aller encore plus loin. Comment convaincre les Polynésiens de se faire dépister ?
« Sur la mammographie, c’est vrai que par exemple, une fois qu’on en a installé aux Marquises, on a vu que le taux de participation était facilité. Donc on ne pourra pas installer des mammographes partout dans les îles, mais par contre, faciliter l’accès aux femmes à un mammographe. Par exemple, il y a un programme Tarona Tera qu’on a mis en place avec les communes. Même sur la commune de Tahiti, il y a beaucoup de femmes qui ne vont pas se faire dépister. Donc si la commune les emmène en bus, elles pourront plus facilement y accéder. En fait, c’est d’allier le discours à l’action et de dire aux gens, allez vous faire dépister, mais aussi de les accompagner dans ce dépistage, leur offrir un transport, les inciter à le faire, peut-être même des fois prendre rendez-vous pour eux. C’est quelque chose qui permet de vraiment déclencher l’action. Et après que les femmes y aillent et se disent, finalement, je vais dire à toute ma famille de le faire. »
Docteure, vous parlez du relais que sont les communes. Ça a justement fait l’objet d’une des recommandations du dernier rapport de la CTC en matière de santé publique. Un rapport dans lequel sept recommandations ont été formulées, notamment sur la lutte contre le cancer, parmi lesquelles renforcer la filière de soins en oncologie grâce à une coopération accrue entre le CHPF et l’Institut du cancer. Où en est-on aujourd’hui, y a-t-il du mieux ?
« C’est vrai que si on dit aux gens, allez se faire dépister, après il faut pouvoir bien les prendre en charge au niveau du soin. Et la coordination, c’est essentiel, avec l’hôpital, l’ICPF, mais aussi les structures privées et les îles et la direction de la Santé. Tout le monde se met autour de la table pour travailler. La finalité, c’est le patient, c’est que c’est déjà un parcours complexe, difficile, qu’on a du mal parfois à anticiper, parce qu’on a tellement peur de ce qui va nous arriver, que des fois il faut partir. Que si nous les soignants, on se met tous ensemble pour accompagner le patient et faire que ce parcours soit le plus fluide possible, on va y arriver et je pense qu’on est tous partis pour le faire. »



