TNTV : Croyez-vous au projet d’un aéroport international aux Marquises évoqué la semaine dernière par le président Moetai Brotherson ?
Oscar Temaru : « Je dis que c’est une promesse politique, parce que sérieusement, on ne voit pas la participation de l’État. Parce qu’il n’y a pas que l’aéroport à construire. Il y a aussi tous les services qui tournent autour, le contrôle de l’immigration, la douane, le service phytosanitaire et tout ça. C’est indispensable. Je ne vois aucun endroit où l’État participe à tout ça. Ensuite, la participation financière, il n’y a aucune inscription de crédits. Donc, ça ne pourra pas se faire. On parle également de la participation de la Banque asiatique de développement. Ils ne peuvent pas participer au développement d’un pays qui n’est pas un État souverain. Tant que nous serons une collectivité d’État, nous ne pourrons pas le faire ».
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TNTV : Il s’agit de poudre aux yeux selon vous ?
Oscar Temaru : « C’est un peu ça. C’est une promesse électorale. On peut appeler ça un leurre. Ça ne va jamais se réaliser comme ça. C’est un bon projet. L’ancien tavana Guy Rauzy, cela faisait quand même des années qu’il parlait de ce projet-là, qu’il est pour la construction d’un aéroport international aux Marquises. Les Marquises à Hawaï, il y a deux heures et demie de vol. Et à Hawaï, il y a 10 millions de touristes aujourd’hui qui vont là-bas. On ne demande pas autant. (…) Il y a plein de choses à faire aux Marquises. On soutient ce projet, mais il y a une mise au point à faire. Dans la situation actuelle, si on était un État souverain, qu’on puisse disposer de nos ressources comme on veut, on n’aurait pas besoin de la France. On fait tout, tout seul, comme des grands ».
TNTV : C’est un projet que vous portiez lorsque vous étiez président du Pays. Y a-t-il une différence avec celui évoqué par Moetai Brotherson ?
Oscar Temaru : « En tant que projet, c’est le même. Guy Rauzy souhaitait un aéroport international. L’État parle d’un aéroport régional (…) Alors que non, il faut s’ouvrir au monde. Depuis les années 80, on parle de la mondialisation de l’économie, de la globalisation. Tant que notre zone d’influence de développement restera Paris/Papeete, Papeete/Paris, on ne va pas avancer. Et tous ces pays-là sont des pays anglophones. Peut-être en attendant cet aéroport, que l’on décide d’enseigner l’anglais à partir de la maternelle. Le parler, c’est indispensable. C’est ça l’économie actuelle dans le monde ».
TNTV : Dans un autre domaine, le secteur de la santé polynésien est à bout de souffle. Que préconisez-vous ?
Oscar Temaru : « Il y a trois ans, j’ai réuni l’Organisation mondiale de la santé et j’ai rappelé d’où nous venons. Il n’y avait pas de pharmacie, il n’y avait pas de santé. Et les gens étaient en bonne santé. Aujourd’hui, il y a les pharmacies, il y a les taote. C’est bien, c’est très bien. Mais ça signifie autre chose aussi. Ça veut dire que les gens sont malades. Il n’y a qu’à voir à l’hôpital, il n’y a plus de place. Je dis qu’ils le savaient déjà à l’époque. Parce que John Fitzgerald Kennedy est allé à Paris et il a rencontré De Gaulle (…) ‘Les îles Marshall, Bikini, il y a des problèmes de santé. Vous n’avez pas besoin de faire ces essais’. Mais De Gaulle, par souci d’hégémonie, voulait avoir sa bombe. Au détriment de qui ? On nous a pris pour des animaux, des cobayes. C’est ça la réalité. Aujourd’hui, l’hôpital est plein. Il y a tous ces problèmes de cancer. Il n’y a pas que la pollution, ça je l’entends. Il y a aussi ces nouvelles habitudes de consommation. C’est arrivé en même temps que le CEP. Ce n’était pas ça la vie avant. On consommait les produits locaux. Qu’on le veuille ou non, on est obligé de retourner vers le développement de l’agriculture locale, développer l’économie endogène. Il y a de quoi faire dans ce pays. On a un océan immense de 5 millions de kilomètres ».
TNTV : Les discussions à Paris sur l’avenir institutionnel du fenua sont-elles maintenues et allez-vous y participer ?
Oscar Temaru : « J’ai reçu ce courrier d’invitation à Paris. J’ai tout de suite répondu que je n’irai pas à Paris. C’est ici que ça s’est passé, l’histoire de notre pays. Ou alors sur un terrain neutre, à l’ONU et sous l’égide des Nations Unies. Pas uniquement avec la France. On vit avec ce qu’il s’est passé en Nouvelle-Calédonie. Les accords de Matignon, les accords de Nouméa (…) L’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, où est-ce qu’on en est aujourd’hui ? Pareil pour nous. Parallèlement, on nous accorde un statut d’autonomie, avec ce qu’on appelle une économie de comptoir qui nous rend complètement dépendants alors qu’il faut aller vers l’économie de marché. Pour aller vers l’économie de marché, il faut qu’on soit en état souverain. Depuis les années 80, tout est mondialisé, globalisé ».
TNTV : Ne considérez-vous pas tout de même que l’Etat a fait un pas en avant en acceptant la discussion ?
Oscar Temaru : « Il ne peut pas faire autrement. La France est pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle doit donner l’exemple. Depuis 2013, il y a des résolutions qui ont été adoptées. Les résolutions de l’ONU priment sur les constitutions de tous les pays membres. C’est antidémocratique, ce que fait la France. Elle est obligée de venir s’asseoir autour de la table. Mais pas dans les conditions qu’elle veut. Non. Ça doit se faire sous l’égide des Nations Unies. Ou qu’ils viennent ici, ou qu’on aille à New York, sur un terrain neutre ».



