TNTV : Moetai Brotherson, bonsoir, merci d’être avec nous. On vient de le voir avec ce protocole à l’hôpital de Taravao, les engagements sont pris, mais pour les tenir, il va falloir passer l’épreuve budgétaire à l’Assemblée. Sans majorité absolue, avez-vous réellement les moyens de faire adopter ces textes ?
Moetai Brotherson, président de la Polynésie française : « Je pense que les 57 personnes qui ont été élues à l’Assemblée n’ont pas été élues à l’Assemblée pour saboter l’action du gouvernement, mais pour travailler pour le bien des Polynésiens. Sur ce dossier en particulier, la plupart des éléments qui ont fait l’objet du protocole d’accord, ce sont des éléments sur lesquels nous avions déjà discuté avec Oscar Temaru, qui reste le président du Tavini Huiraatira, et sur lesquels il était d’accord, donc je ne vois pas où peut se situer le problème. »
TNTV : Donc aucune inquiétude pour ce texte ?
Moetai Brotherson, président de la Polynésie française : « J’espère que non, puisque c’est pour le bien de nos populations. »
Alors justement, avant de parler des nouveaux textes, il y a de fortes dissonances sur la réforme du RNS. On a entendu Antony Géros jeudi, il dit que s’être senti « berné », et que c’est le peuple qui va payer. « On s’est complètement planté », les mots sont forts. Est-ce que vous comprenez sa réaction ?
« Non, je ne la comprends pas. C’est un homme d’expérience, il est en politique depuis plus de 40 ans, il sait pourtant la différence entre un impôt et des cotisations. Il doit aussi savoir que ce texte, pour 70% des personnes qui sont aujourd’hui dans les trois régimes, ne change absolument rien. Que pour 26% des personnes concernées, il améliore leur situation au quotidien. Et qu’il y a effectivement des personnes qui vont devoir contribuer plus qu’elles ne contribuaient hier, mais ce ne sont pas les “petits”. Je mets beaucoup de guillemets autour de ce terme, parce que je ne l’aime pas. Donc voilà, il ne faut pas dire tout et n’importe quoi. »
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Cependant, il a l’air de dire qu’entre la loi que vous avez présentée et ce que la CPS demande aux gens sur le terrain, il y a un fossé.
« Alors non, il faut effectivement — et nous avons commencé à travailler dessus —, je ne prétends pas que le dispositif et sa mise en œuvre ont été parfaits. Nous avons entendu évidemment les remontées du terrain avec les Polynésiens qui nous disent que c’est très compliqué, le site ne marche pas, l’application ne marche pas, on ne comprend pas, c’est quel formulaire, c’est le 1, le 2, le 3… Ça, c’est la mise en œuvre. Donc on est en train de corriger ces défauts de mise en œuvre avec la CPS. Je tiens vraiment à remercier les agents de la CPS qui sont en première ligne et qui font un boulot extraordinaire. Donc tous ces éléments de mise en œuvre vont être corrigés. »
Vous allez corriger, revoir votre copie pour qualifier ?
« Bien sûr, mais sur le fond du texte, ça reste un texte, à mon avis, important et essentiel pour la pérennisation de la PSG, et c’est un texte qui va dans le bon sens. »
Et donc vous parlez de corrections, est-ce que cela sera fait avant le 31 mai ?
« Oui, bien sûr, c’est en cours. »
Antony Géros rejoint même le patronat et l’opposition en parlant d’un impôt sur le revenu déguisé. Est-ce que c’est une critique que vous acceptez ?
« Non, à nouveau non, et je suis très surpris. Il a été pourtant ministre et vice-président de ce pays. Un impôt, c’est un prélèvement qui est effectué soit directement, soit indirectement auprès des Polynésiens, qui est reversé au budget général. Et ensuite, c’est le gouvernement qui propose et l’Assemblée qui adopte l’utilisation de ces fonds. Ici, on parle de cotisations. Ces cotisations sont fléchées sur des prestations. C’est ce qu’on appelle la PSG. Ça n’a rien à voir avec un impôt. »
On va écouter Antony Géros sur un autre sujet, les travaux de l’Assemblée concernant le coût de la vie et l’inflation qui nous guettent : « La cherté de la vie sur les énergies, la transition énergétique, on a déjà fait ce travail. On leur a remis les résultats, les préconisations qui ont résulté de ces travaux. Il ne leur appartient plus qu’à appliquer. Le grand problème, quand on fait une proposition de loi du pays ou bien une proposition de délibération, on est obligé de travailler avec les services du pays pour préparer les arrêtés d’application. Et ça, on ne pourra jamais le faire parce qu’ils sont sous la tutelle des ministères. Et donc tant que les ministres n’acceptent pas de se fondre dans le moule des propositions de textes qu’on va leur présenter, on ne va jamais pouvoir avancer. »
On vient de l’entendre, il renvoie la balle dans votre camp. Que lui répondez-vous ?
« Le ping-pong ne m’intéresse que très peu. Moi, ce que j’attendais, c’était effectivement des propositions de la part de ceux qui ont organisé ces différents colloques. On n’a jamais vu venir ces propositions. Sur le principe que ces propositions doivent être ensuite travaillées avec le gouvernement, bien entendu. Mais nous n’avons jamais vu ces propositions. »
Sur un autre sujet tout aussi préoccupant, avec ce qui se passe au Moyen-Orient, le détroit d’Ormuz, les menaces de blocus ou de péage qui vont peser sur les coûts des transports, les assurances des transporteurs. Quel est l’état de nos stocks ?
« L’état des stocks, pour l’instant, n’est pas le sujet de préoccupation. Les bateaux qui devaient arriver sont arrivés. Il y a eu quelques péripéties. Les prochains bateaux sont également, on va dire, dans le pipeline, sans mauvais jeu de mots. En revanche, on voit un peu les développements au jour le jour, suivant les humeurs du locataire de la Maison-Blanche. Là, évidemment, sur ces éléments-là, nous n’avons pas de prise. C’est la raison pour laquelle nous avons très rapidement proposé un collectif budgétaire pour pouvoir anticiper et atténuer les effets de ce qui se passe en Iran. Je remercie d’ailleurs l’Assemblée qui a adopté ce collectif budgétaire, qui nous a permis d’abonder de plus de 3,5 milliards le FRPH, portant l’intégralité des sommes à 6,5 milliards, ce qui nous permet de contenir ce choc pour l’instant. »
On ne sait pas pour combien de temps ?
« Je ne suis pas Madame Soleil. »
On a mobilisé près de 6 milliards pour passer le cap de la crise pétrolière, dont 3,5 milliards pour le FRPH, donc l’essence. Mais si les prix mondiaux explosent de 40 à 150 %, comme vous le craignez, est-ce qu’il faudra remettre la main à la poche et puiser dans les réserves ?
« Il y a bien entendu une limite à la fois mathématique et économique à l’effet tampon du FRPH. C’est un dispositif d’amortissement. Il n’est pas destiné à être appliqué ad vitam aeternam. Et à un moment donné, si les prix ne rebaisent pas ou s’ils continuent d’augmenter, il faudra bien sûr impacter à la pompe. Mais ça, on le fera de manière graduelle. On ne va pas le faire de manière brutale. Et on le fera également de manière modulaire pour ne pas impacter les professionnels, puisqu’il y a un certain nombre de professionnels —nos pêcheurs, nos agriculteurs— qui sont très dépendants de tout ce qui touche autour des hydrocarbures. Et si on devait les impacter de manière brutale, évidemment, ça se traduirait sur le prix de ce qu’ils produisent. »
Moetai Brotherson, jeudi à Tarahoi, vous avez dévoilé le manifeste du nouveau parti A Fano Ti’a, une troisième voie. L’idée, c’est de garder le cap du programme de 2023, mais aussi, quelque part, de préparer les territoriales de 2028 ?
« On n’est pas dans l’esprit de préparer les territoriales de 2028. On est dans l’esprit de rester fidèle au programme de 2023. C’est déjà beaucoup. Ensuite, vous savez, depuis les municipales, on est entré dans un tempo électoral qui, effectivement, ne va pas s’arrêter jusqu’en 2028. En septembre, nous aurons les sénatoriales. L’an prochain, la présidentielle nationale. Ensuite, les législatives. Et puis, en 2028, les territoriales à nouveau. Mais nous, ce que nous voulons, c’est rester fidèles à nos convictions. Nous sommes toujours indépendantistes, ça, je n’autoriserai personne à en douter. Mais nous ne voyons pas l’indépendance comme une fin en soi. L’indépendance, c’est une étape, un moyen. Une étape à franchir, si possible rapidement, mais de manière démocratique, certainement pas en l’imposant. »
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Vous pensez que le Tavini n’a aucune chance de gagner en restant arc-bouté sur les ressources marines et la déclaration unilatérale d’indépendance ?
« J’en suis persuadé. Et quand je vois le retour de certains ultras qui s’excitent dans le hall de l’Assemblée, principalement venus de Paea, ce n’est pas très rassurant comme image. »
Vous serez à la tête de ce nouveau parti. Steve Chailloux l’a annoncé jeudi sur notre chaîne. Est-ce que cela veut dire que vous allez démissionner du Tavini ? Et quand ?
« Écoutez, on n’en est pas là. On continue de discuter avec l’ensemble des groupes. J’étais vendredi avec Oscar Temaru sur des sujets concernant la mairie de Faa’a. Il y a, c’est vrai, ce brouhaha politique en ce moment. Mais à côté de ça, on continue —et c’est le principal— de travailler pour les Polynésiens et les Polynésiennes. »
On pensait que votre lien avec Oscar Temaru résisterait à tout. Apparemment non. Pourquoi ? Vous êtes quand même lié personnellement au leader du Tavini.
« Bien sûr, c’est quelque part mon papa. Mes parents biologiques sont aujourd’hui décédés. C’est le grand-père de mon fils. J’ai une affection absolument extraordinaire pour lui. C’est aussi mon leader politique. Ça a été mon professeur. Et c’est lui qui m’a appris —ce n’est pas Antony Géros, ce ne sont pas les cadres qui sont aujourd’hui aux manettes du parti—, c’est Oscar Temaru qui m’a appris les grands principes de l’accession à l’indépendance par la voie démocratique dans le respect du droit international. C’est Oscar Temaru qui m’a enseigné qu’il fallait protéger l’environnement. Je reste fidèle aux enseignements de mon mentor politique. »
Cela ne change rien à votre relation ?
« Absolument pas. »
Dernière question. La création de votre groupe A Fano Ti’a a fait beaucoup parler, notamment sur les réseaux sociaux. L’élue Hinamoeura Morgant-Cross a pointé du doigt le coût de ce nouveau groupe, environ 50 millions sur deux ans. Elle parle d’une histoire d’argent plus que de lignes politiques. Que lui répondez-vous ?
« Comme trop souvent, elle fait du sensationnalisme. C’est franchement totalement inintéressant. C’est un règlement intérieur de l’Assemblée qui existe depuis toujours. Ça n’a pas été révisé récemment à l’occasion de la mise en place de ce groupe. C’est une répartition des moyens en fonction du nombre de représentants dans chaque groupe. On ne va pas voter un collectif pour venir abonder le budget de l’Assemblée par rapport à ça. C’est une redistribution des moyens, puisque aujourd’hui les groupes sont différents. »
Merci Moetai Brotherson d’avoir été avec nous ce soir.



