Grands fonds : « On a sans doute un manque de représentation des voix du Pacifique », déplore l’IRD

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Présentées aux autorités après trois ans d'études, les conclusions de l'expertise scientifique menée par l'Institut de recherche pour le développement (IRD) font un état des lieux sans détour sur l'avenir des grands fonds marins dans le Pacifique. Entre une « poubellisation » bien réelle sous-estimée et les débats autour de l'exploitation minière, les anthropologues Valélia Muni Toke et Pierre-Yves Le Meur appellent à mieux intégrer la voix des populations océaniennes dans la gouvernance de l'océan. Interview.

TNTV : Dans quel contexte s’inscrit cette expertise et quelle a été votre approche ?
Pierre-Yves Le Meur, coordinateur de l’expertise scientifique collective menée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) : « Cette expertise est née de l’actualisation de la stratégie française grands fonds marins en 2020. A l’époque, l’idée, c’était d’aller en direction de la mine sous-marine. Après, il y a eu un changement de politique française en 2022, et donc on a réorienté l’expertise autour des enjeux de connaissances et de gouvernance des grands fonds marins. La méthode est assez simple. On a réuni un collège de scientifiques toutes disciplines confondues pour travailler sur un état des lieux et des connaissances en prenant en compte aussi les connaissances non scientifiques, les savoirs traditionnels autochtones. C’est un point important en essayant de voir quels étaient les usages existants et potentiels des grands fonds marins et d’autre part en s’intéressant aussi aux dispositifs de gouvernance de ces espaces au niveau des différents pays du Pacifique, des territoires français d’outre-mer et aussi dans les eaux internationales. C’est l’ensemble du travail qui a été collecté avec l’idée d’aboutir aussi à des recommandations qui sont une espèce de cheminement vers une politique publique grands fonds marins et en essayant de faire en sorte que les territoires d’outre-mer qui étaient un peu oubliés par la stratégie française grands fonds marins au début soient réellement impliqués dans le suivi de cette expertise et dans la discussion sur les recommandations. »

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TNTV : Des recommandations qui seront donc précisées demain. Valélia, votre expertise parle de « poubellisation » des grands fonds. De quelle pollution parle-t-on et que s’étend la situation dans nos eaux ?
Valélia Muni Toke, coordinatrice de l’expertise scientifique collective : Ce qu’on sait, c’est que la représentation encore très habituelle des grands fonds marins comme un espace vierge, il faut s’en défaire. On a maintenant la certitude que les grands fonds marins sont impactés par l’activité humaine et qu’ils sont le réceptacle d’un certain nombre de pollutions. On trouve à peu près tout, des navires d’armement qui ont coulé, des munitions, des déchets nucléaires, des plastiques. On sait que les organismes vivants, y compris ceux qui vivent aux plus grandes profondeurs, plusieurs milliers de mètres, moins 4000, moins 5000, sont contaminés aux microplastiques. Donc on a ici un sujet qui nous semble très important et qui est encore une fois souvent mis de côté parce qu’on se représente les grands fonds marins comme un espace inaccessible et protégé. Et en réalité c’est un sujet qui reste peu étudié. Les scientifiques ont encore beaucoup de travail à faire sur l’impact réel de cette pollution, mais ce dont on est certains c’est qu’elle existe et que pour le moment ça n’est pas vraiment pris en compte, ni dans le débat public, ni vraiment dans les politiques publiques. Par ailleurs, on a un certain nombre de ce qu’on appelle les polluants éternels, par exemple, un certain nombre de contaminations dont on sait qu’elles existent et pour lesquelles on n’a pas pensé de solution parce qu’on n’en a pas encore vraiment. »

 

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TNTV : On parle beaucoup des métaux présents au fond de l’océan, vous venez de le dire, mais sait-on vraiment ce que leur exploitation rapporterait au lieu aux populations ?
Pierre-Yves Le Meur : « La question de la mine sous-marine, c’est l’exact inverse de la poubellisation, c’est-à-dire que la poubellisation, ça existe et on n’en parle pas. La mine sous-marine, ça n’existe pas, et on en parle beaucoup. C’est un peu un paradoxe, mais c’est parce qu’il y a beaucoup d’acteurs qui se positionnent autour de cet enjeu. Ce qui est intéressant, c’est de constater le fait que le débat s’organise autour d’enjeux environnementaux, c’est-à-dire que les gens qui sont pour la mine sous-marine disent ça va aider à la transition énergétique et donc lutter contre le réchauffement climatique, et ceux qui sont contre la mine sous-marine disent ça va détruire les environnements, la biodiversité. Et on en oublie, dans ce débat, les questions économiques et sociales autour de la mine sous-marine, à savoir est-ce que ça produit de la richesse, est-ce qu’il y aura une redistribution, est-ce que ça va permettre à des états du Pacifique de construire une fiscalité plus efficace, redistributive ? Toutes ces questions-là sont un peu sous les radars derrière cette question environnementale. Mais une fois de plus, ce qui est important de retenir, c’est que la mine sous-marine actuellement n’existe pas. Elle pourrait exister, peut-être bientôt, on n’en sait rien, mais elle n’existe pas actuellement. »

TNTV : Pierre-Yves, on sait que vous êtes neutre, mais dans le débat au niveau environnemental, qui a raison ?
Pierre-Yves Le Meur : « Excellente question. Il y a un élément qui est clair, c’est que les écosystèmes profonds sont extrêmement mal connus. Donc déjà, c’est très difficile de savoir qu’elle va être à la destruction. Mais ce qu’on sait, c’est que (…) cette mine sous-marine aura un impact. Elle va détruire des écosystèmes qu’on ne connaît pas encore. Ces écosystèmes profonds sont très lents à se remettre d’un dommage. Il y a eu des tests qui ont été faits au bout de plusieurs décennies, après un passage sur un espace très profond, il n’y a pas de redémarrage, ou c’est très lent. Donc on sait qu’il y aura des effets de destruction, il n’y a aucun doute là-dessus. Après, la question de l’autre argument pro-mine, à savoir la transition énergétique, on peut imaginer tout de même qu’il y a suffisamment de métaux sur Terre, déjà, sur les espaces terrestres, pour alimenter cette transition. Donc il n’est pas du tout sûr qu’il y ait une rentabilité aussi, parce que c’est ça qui est le fond de la question, à savoir pas simplement alimenter la transition énergétique, mais aussi savoir si c’est rentable. Or, on s’aperçoit que les entreprises minières n’y vont pas pour le moment, ce qui laisse supposer que ce n’est pas rentable. »

TNTV : Valélia, vous demandez, dans votre expertise et dans vos recommandations, que les citoyens participent davantage à la prise de décision. Aujourd’hui, la voix des populations du Pacifique – dont les Polynésiens – est-elle suffisamment entendue ?
Valélia Muni Toke, coordinatrice de l’expertise scientifique collective : : « Ce qui nous a paru important, dans l’expertise, c’est de rendre visible le fait qu’il y a des voix qu’on a tendance, parfois, à marginaliser. En ce qui nous concerne, vous le savez, on a organisé deux plateformes régionales à l’échelle du Pacifique, dont une à Papeete en 2024. On a aussi voulu entendre l’ensemble des voix d’Océanie, y compris de pays et territoires qui ne sont pas forcément alignés sur leur vision des grands fonds. On le sait, le Pacifique n’est pas un espace homogène, de ce point de vue. Dans l’étude, on a inclus les différentes positions des différents pays et territoires du Pacifique, mais on a aussi inclus dans le comité de suivi dont parlait tout à l’heure Pierre-Yves. Donc pendant trois ans, on a dialogué de manière régulière avec des représentants des trois territoires, y compris la Polynésie française. Et vous disiez qu’on était neutre, on n’est jamais vraiment neutre, mais on est resté le plus impartial possible, c’est-à-dire en essayant vraiment d’inclure dans notre analyse, jusqu’au bout, l’ensemble des points de vue, même quand ils étaient divergents. Et à l’échelle régionale, on a une très grande activité des pays du Pacifique qui dialogue entre eux, encore une fois, sans que ce soit toujours très simple. Ce qu’on a noté, c’est qu’à l’échelle internationale, on a sans doute un manque encore de représentation des voix du Pacifique, du fait de leurs statuts politiques différents aussi. Par exemple, nos territoires, les territoires français du Pacifique ne sont pas représentés individuellement à l’autorité internationale des fonds marins, puisqu’ils sont représentés par la représentation diplomatique française. Donc tout ça crée parfois des inégalités de visibilité, en fait, entre les différentes positions, donc c’est des choses auxquelles il faut rester extrêmement attentifs. »

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TNTV : Le pays a alerté cet été sur un projet d’exploration minière près de nos eaux. Peut-on réellement protéger nos fonds marins si des activités minières se développent juste à côté ?
Pierre-Yves Le Meur : « C’est évidemment extrêmement compliqué parce que les frontières maritimes sont fluides par définition. Donc si jamais il y avait de l’exploitation minière sous-marine dans ces eaux internationales, il y aurait un souci difficile à contrôler. Et c’est pareil pour les îles Cook, qui sont également frontalières de la Polynésie française et qui sont plutôt dans une dynamique pro-mine sous-marine. Donc le contrôle de ces pollutions serait très compliqué. Après, ce que la Polynésie française est en train de faire, c’est aussi se mettre en ordre de marche pour avoir les connaissances scientifiques suffisantes pour évaluer les impacts. C’est un point extrêmement important. Et puis après, ce qu’il faut dire sur ces eaux internationales, c’est aussi que les États-Unis sont en train de contourner la réglementation internationale de façon assez forte. »

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