TNTV : La Polynésie connait une crise politique. Moetai Brotherson, qui n’a plus de majorité, a été exclu de son propre parti. Vous, vous avez proposé un gouvernement d’union territoriale associant autonomistes et indépendantistes. Mais Edouard Fritch, sur ce plateau, a balayé votre proposition la qualifiant de vision parisienne et non polynésienne. Qu’est-ce que vous lui répondez ce soir ?
Teva Rohfritsch : « Que je suis revenu à Tahiti et que je suis ravi d’être parmi nous. Mais même quand je suis à Paris, mon cœur est au Fenua, évidemment. Ce que je constate, c’est comme tous les Polynésiens. Nous, nous ne sommes pas à l’Assemblée. Je ne suis pas à l’Assemblée de Polynésie. Et je constate qu’il y a déjà une alliance entre le Tavini historique et les autonomistes pour contrer Moetai Brotherson. Donc cette solution que j’évoque vise simplement à dépasser les égos. J’ai aussi entendu parler d’égos dans l’intervention d’Edouard Fritch. Dépassons tous les égos. Si c’est sauver le pays qui vraiment nous intéresse, c’est une des deux solutions, effectivement, de trouver les moyens d’une union territoriale. Il reste deux ans avant les élections territoriales pour traiter les urgences dont on parle, dont ils ont parlé à l’Assemblée. Ou alors, si vraiment tout le monde fait le constat que c’est impossible, dans ce cas, effectivement, il faudrait trouver un moyen de redonner la parole aux électeurs. Mais en général, ceux qui appellent à la dissolution sont souvent déçus des résultats aussi. En tout cas, une chose est sûre, c’est que si on ne sort pas de cette crise, c’est le pays qui va s’enfoncer. Et on ne peut pas rester dans cette situation-là. Ça fait de longs mois que ça couve. Et je crois que si ce collectif 2 finit par passer au terme des 5 jours, ça sera la même chose pour le 3e, ça sera la même chose pour le budget à venir. Et on n’a pas le luxe d’attendre encore ».
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TNTV : En parlant de dissolution, on a certains élus comme le non-inscrit Nuihau Laurey, qui accuse donc Moetai Brotherson de vouloir se maintenir au pouvoir par tous les moyens. Il appelle de ses vœux une dissolution pour retourner aux urnes. Est-ce que vous partagez son avis ? Est-ce que Moetai Brotherson s’accroche ?
Teva Rohfritsch : « De ma longue expérience au fenua, dans les institutions du fenua, je n’ai vu aucun président ne pas essayer de s’accrocher. À l’inverse, il est vrai qu’on est dans une situation de blocage. Alors, peut-être pas d’un point de vue formel. J’ai entendu aussi M. le haut-commissaire hier soir. Mais néanmoins, force est de constater qu’aucune loi ne passe, aucune réforme fondamentale ne passe. Et où cette union territoriale, encore une fois, pourrait progresser, prospérer, puisqu’aujourd’hui, le Tavini et les autonomistes s’entendent pour contrer, l’idée, c’est de s’entendre pour construire. Mais si ça n’est pas possible, je suis d’accord avec Nuihau Laurey, il faut abréger le mandat et demander, effectivement, que les Polynésiens se prononcent. On ne peut pas rester dans cette situation. Nous sommes tous en dehors de l’Assemblée, mais contemplant ce qui, malheureusement, se passe dans cette Assemblée. Alors, qui s’accroche, qui ne s’accroche pas, je ne sais pas. Il faut sortir de cette crise et il faut sortir aussi de ces commentaires, je crois ».
TNTV : Selon l’exécutif, des centaines de projets d’entreprises polynésiennes sont aujourd’hui suspendus au vote du collectif budgétaire. En tant que sénateur, membre de la Commission des finances, êtes-vous d’accord avec le risque économique évoqué par Moetai Brotherson ?
Teva Rohfritsch : « On ne peut pas dire qu’en bloquant un texte budgétaire, il n’y a pas de blocage derrière, bien évidemment. Après, il faut aussi savoir qu’au travers d’un arrêté de répartition de crédits, le Conseil des ministres peut aussi déjà reventiler un certain nombre de crédits sans rentrer trop dans la technique. Il n’en demeure pas moins que ce collectif 2 est important, effectivement, pour redéployer les crédits, en particulier ceux qui n’ont pas été utilisés l’an passé. Et viendra un collectif 3 pour les mesures nouvelles. Donc, oui, chaque étape est importante. Mais je crois que la crise qui occupe aujourd’hui Tarahoi dépasse ce sujet du collectif 2, en fait. Il n’y a plus de majorité, aucune loi de Pays n’est votée, plus rien ne sort de l’Assemblée. Donc, je pense qu’à la fois, Moetai Brotherson a raison de pointer du doigt, mais peut-être est-il aussi dans le jeu du président qui ne veut pas partir, mais à l’inverse, il doit aussi reconnaître qu’il n’a plus de majorité pour gouverner. Et ça, c’est une réalité ».
TNTV : Parlons à présent de votre actualité. Pour les Sénatoriales, le Tapura, votre ancienne famille politique, a choisi Édouard Fritch pour faire équipe avec la sénatrice sortante Lana Tetuanui. Vous n’avez pas été retenu. Allez-vous faire cavalier seul ?
Teva Rohfritsch : « Je regrette cette situation, parce que depuis mon départ du Tapura, que j’avais cofondé avec Édouard Fritch, l’eau avait coulé sous les ponts. On a fait le Amui Tatou, on s’est tous rassemblés pour faire élire Moerani Frébault, Nicole Sanquer, Pascale Haiti a failli être élue aussi. J’ai fait campagne avec eux. J’ai fait campagne avec Édouard Fritch à Pirae, mais aussi à Punaauia, à Faa’a, à Papara, à Paea. Partout où j’ai pu aider nos amis autonomistes. Donc, je suis un peu surpris que pour les Sénatoriales, on suspende tout ça. Donc, en fait, je fais le tour des Tavana aujourd’hui, parce que c’est l’élection peut-être la plus politisée, en fait, la plus politique, cette élection sénatoriale. Ce sont les grands électeurs qui votent pour décider si je dépose ma candidature ou pas. J’ai très envie, moi, d’y aller, parce que je pense avoir fait le job. 99% de nos engagements ont été tenus. On a modifié le statut. Je défends l’économie bleue. Nos emplois à Paris, nos financements, le budget à la Commission des finances, à la Commission des lois. On a défendu la cause nucléaire. Je crois que le job a été fait et il faut choisir des sénateurs qui veulent vraiment siéger à Paris ».
TNTV : Est-ce que vous soutiendrez Lana Tetuanui et Édouard Fritch ?
Teva Rohfritsch : « Si je présente ma candidature, je serai face à eux, bien évidemment. Mais je pense, si j’y vais, présenter ma propre candidature seule, avec une suppléante, bien entendu. Mais encore une fois, c’est un compliment, du coup, quand Édouard Fritch me dit que c’est une vue parisienne, parce que je fais le job de sénateur à Paris, effectivement, même si mon cœur reste au fenua ».
TNTV : Si vous décidiez d’être candidat, sur quel soutien compterez-vous pour être réélu ?
Teva Rohfritsch : « Celui des maires. C’est pour ça que je fais le tour aujourd’hui. J’ai encore beaucoup d’amis au Tapura, parce que la position d’Édouard Fritch est un peu singulière au sein même du Tapura. En tout cas, c’est ce que je ressens dans les contacts que j’ai. Et je ne fais pas une campagne contre le Tapura. Je fais une campagne pour notre famille globalement polynésienne, autonomiste, bien sûr, majoritairement, mais pas uniquement. J’essaie de représenter tous les Polynésiens au Sénat. Je ne porte pas le projet d’indépendance du Tavini Huiraatira, mais sur beaucoup d’autres sujets, on peut aussi se mettre d’accord sur la Protection Sociale Généralisée, sur la santé, la convention à développer, sur tout un tas d’urgences que j’évoquais tout à l’heure ».
TNTV : Vous venez de publier un rapport sénatorial qui dénonce une France sans vrai plan clair sur le climat, qui oublie trop souvent les Outre-mer dans ses négociations internationales. Pourquoi est-ce important pour vous ?
Teva Rohfritsch : « C’est une autre facette de mon action de sénateur. Je pense qu’elle est aussi un peu originale. C’est que j’ai essayé de porter des sujets nationaux, pour qu’on ne vienne pas simplement avec nos demandes d’ici, mais qu’on vienne aussi démontrer que sur les grands sujets nationaux, voire internationaux, la Polynésie aussi a son mot à dire. Et donc j’ai rendu ce rapport que j’ai présenté la semaine dernière, qui démontre effectivement qu’il faut redéfinir une doctrine, ce qu’on appelle une doctrine, une stratégie de diplomatie française, dans laquelle il faut intégrer nos Outre-mer, et en particulier la Polynésie qui a la moitié de la ZEE française, et qui subit de plein fouet les contre-coups du changement climatique. Donc je propose d’intégrer nos territoires ultramarins à ce qu’on appelle les COP, qui sont les négociations internationales annuelles, mieux les intégrer aux équipes diplomatiques, développer aussi des moyens financiers pour qu’on s’adapte dans nos îles. Il y a aujourd’hui des abris de survie qu’on finance sur les contrats de développement, pour, en cas de submersion marine, que les populations soient à l’abri. Mais ça ne peut pas être les seules mesures d’adaptation. Et pour finir là-dessus, j’ai entendu qu’en 2015, quand la COP21 était votée à Paris, ce qui a ému les grands de ce monde, et en particulier les sceptiques du climat, c’était de voir le Premier ministre de Tuvalu les pieds dans l’eau. Et j’ai rappelé à la France qu’il pourrait s’émouvoir de voir nos tavana les pieds dans l’eau au Tuamotu, parce que deux tiers de nos atolls vont disparaître en 2100 si on reste sur les mêmes trajectoires. Ça aussi c’est un combat de sénateur que je mène à Paris pour nous, pour que nous ayons des financements et que nous soyons intégrés à cette diplomatie internationale ».



