Lorsqu’il a quitté sa maison familiale à Paea pour s’installer en appartement, Naui Tepa a trouvé une manière bien à lui de tromper le silence. Pour se rassurer, il lançait le générique du Ve’a, le journal télévisé en tahitien. Quelques notes familières, comme un fil tendu jusqu’à la maison.
Vivre seul ne lui était pas naturel. Naui a grandi entouré, entre deux maisons familiales situées à une centaine de mètres l’une de l’autre, où les grands-parents, les oncles et les tantes n’étaient jamais très loin. « On a toujours vécu à quatre (ses parents, lui et sa soeur, Ndlr), seuls, sans argent, mais à quatre contre le monde », résume-t-il.

Par ses deux parents, il est originaire de Taha’a et de Raiatea, mais c’est principalement à Paea qu’il a grandi. Son enfance a été marquée par plusieurs déménagements, au gré des difficultés familiales et financières. Paea, Papara, Raiatea, Tahaa : en primaire, il change plusieurs fois d’école avant de revenir durablement dans sa commune. Il poursuit ensuite sa scolarité au collège de Paea, puis au lycée de Papara.
« Le seul rêve que je peux vous donner, c’est celui de lire »
Bon élève, il obtient son brevet, puis son baccalauréat économique et social avec la mention Très bien. Il n’a alors que 16 ans.
Mais ce qui construit véritablement Naui se trouve d’abord dans les livres. Ses parents ont perdu leur emploi alors que leurs enfants étaient encore très jeunes. Dans cette famille « extrêmement modeste », les voyages et les objets coûteux n’étaient pas à portée de main. Alors, ils leur ont offert autre chose. « Le seul rêve que l’on peut vous donner, c’est celui de lire », leur répétaient-ils.
Les bandes dessinées, les romans et parfois même les manuels deviennent autant de portes ouvertes sur l’extérieur. Naui découvre Titaua Peu, les écrivains de la négritude et les auteurs anticolonialistes. Puis viennent Bourdieu, Tocqueville ou Marx. Des lectures qui nourrissent son intérêt pour la société, les inégalités et la justice.

Malgré les difficultés financières, il ne décrit pas une enfance malheureuse. « On manquait d’argent, mais on n’a jamais manqué d’amour. Nos parents nous ont toujours aimés et éduqués avec tellement de bienveillance que, finalement, tout le reste était accessoire. » De ses parents, il parle avec une profonde admiration : « Je pense que ce sont les gens les plus humbles de la Terre. »
Du droit à la science politique
Après son bac obtenu en 2018, Naui Tepa s’inscrit en licence de droit à l’Université de la Polynésie française. Plus jeune, il s’était imaginé avocat, parfois magistrat, poussé par cette même « soif de justice ». Mais au fil des cours, il découvre l’étendue du droit et abandonne peu à peu l’idée d’exercer l’une de ces professions.
À l’UPF, il intègre le parcours Sciences Po créé par Semir Al Wardi. Une formation hybride, mêlant droit, économie, conférences et analyse de l’actualité, qui correspond à sa curiosité et à son envie de mieux comprendre le fonctionnement de la société.
Après une licence, il poursuit en master de droit public consacré aux collectivités territoriales. Deux diplômes qu’il obtient avec mention. Il choisit la recherche et rédige deux mémoires : le premier sur l’Église protestante et l’accession à l’autodétermination, le second sur la figure du leader politique et les représentations qu’elle suscite.
En parallèle de ses études, il travaille durant les grandes vacances dans le cadre des emplois proposés par la mairie de Paea, puis à l’assemblée de la Polynésie française comme collaborateur de la majorité.
Rendre le droit plus accessible
En 2022, alors qu’il termine son master, Naui rejoint l’APAJ en qualité de juriste. Avoir un emploi répond d’abord à une nécessité concrète : il faut aider financièrement sa famille et remplacer une voiture vieillissante. Mais un autre aspect du poste retient son attention : la possibilité de rendre le droit plus accessible, notamment grâce au tahitien.

« Ce qui m’intéressait vraiment, c’était l’aide aux victimes, la vulgarisation de l’information grâce au tahitien. Je voyais, avec les gens que je côtoyais, qu’ils avaient des difficultés à comprendre le droit. Pour un juriste, c’est extrêmement compliqué. Mais pour un non-juriste, ça l’est davantage. »
À l’APAJ, il est affecté au pôle auteurs, au sein de la mission socio-judiciaire. Il participe principalement à la mise en œuvre des alternatives aux poursuites décidées par l’autorité judiciaire. Ces mesures concernent notamment des personnes ayant commis une infraction de moindre gravité et visent à éviter la récidive grâce à une réponse pédagogique et sociale.
Naui anime également des journées de sensibilisation auprès de personnes condamnées à effectuer un stage. C’est dans ces temps d’échange, lorsqu’il faut expliquer et responsabiliser, qu’il dit se sentir le plus utile.
Après quatre années de pratique, il se considère davantage juriste que politologue. « Je me considère davantage juriste par expérience, puisque j’ai énormément pratiqué, notamment le droit pénal, qui n’était pas trop mon truc au départ », reconnaît-il.
La langue comme espace politique
La science politique occupera bientôt une place plus importante dans son quotidien. Naui souhaite poursuivre une thèse consacrée à la langue comme espace politique. Ses recherches doivent porter sur ce que change, dans le débat public et lors des élections, le fait pour un élu, un électeur ou un acteur de la société de s’exprimer en tahitien plutôt qu’en français.
Son étude ne se limitera pas au reo tahiti. Il souhaite également observer d’autres langues du Pacifique, notamment aux Tonga et aux Fidji, dans des territoires partageant certaines réalités historiques et culturelles.
Chez Naui Tepa, la langue n’est ni un objet abstrait ni un simple sujet universitaire. Elle est sa langue de naissance, celle qu’il parlait enfant avec sa famille. Il s’efforce désormais de faire vivre cette langue à son tour. Enseignant bénévole au sein de l’école de danse de Tauhere Sanford, Ātoroira’i, il écrit des thèmes et des chants, explique des textes et donne des cours de tahitien.

« C’est vraiment l’écriture qui m’a toujours appelé », confie-t-il. Il a d’ailleurs commencé un roman, encore fragmentaire, qu’il évoque avec autodérision : « Ça n’a ni queue ni tête. »
« Démystifier la culture »
Pour le jeune homme, la culture ne se résume pas aux costumes, aux tatouages ou aux marae. Elle réside dans les gestes ordinaires et dans la manière de regarder le monde. « Deux māmā qui sont sur un banc, à l’arrêt de bus en ville, en train de fa’a’ō’ō les gens, je trouve qu’il y a difficilement plus culturel », sourit-il.
Son objectif est de « démystifier la culture » et de la rendre accessible, sans la réduire au folklore. Une démarche qui passe, selon lui, d’abord par la langue. « La langue est porteuse d’une approche du monde et on ne peut pas concevoir le monde de la même manière si on ne parle qu’en français. » Il cite les dizaines de mots tahitiens qui permettent de décrire la mer, le thon ou encore le cocotier.
Face au recul de la pratique du tahitien dans les familles et les principaux lieux de socialisation, Naui refuse toutefois de s’en tenir au constat. « Aujourd’hui, on fait quoi ? À part se victimiser, c’est fini les lamentations, il faut se réveiller. » Il entend ceux qui ont honte de parler ou qui craignent de se tromper. Aux locuteurs expérimentés qui corrigent les jeunes avec dureté, il rappelle qu’eux aussi ont dû apprendre. « Plutôt que de les gronder, apprenez-leur, accompagnez-les, ça ne coûte rien. »
Sans nier le poids de l’histoire, il préfère insister sur la responsabilité de chacun : « La langue et la sauvegarde d’une langue et d’une culture de manière générale, c’est surtout une question de courage et de travail. »
Aux jeunes, il conseille avant tout de lire, quels que soient les ouvrages choisis. Des romans, des poèmes, des bandes dessinées, des mangas ou même le Code de la route : peu importe, pourvu que ces textes leur permettent d’aller voir ailleurs et de se construire.
Après sa thèse, Naui Tepa se verrait volontiers enseigner. « Il n’y a rien de plus beau comme métier que celui d’essayer de donner, d’apprendre, de partager », estime-t-il. Il n’exclut pas non plus de poursuivre son chemin à l’APAJ, tant que son travail continuera d’avoir du sens.



