Plats offerts, alcool et hébergement : le piège présumé tendu aux militaires du Pacifique

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"Ça aurait pu être moi", se répètent effarées des recrues attablées dans un bar de Toulon connu pour ses soirées polynésiennes. Ils se rappellent y avoir festoyé avec les membres d'une famille soupçonnée d'avoir tué deux militaires et dépouillé de nombreux autres, tous originaires du Pacifique.

D’autres jeunes soldats fraîchement débarqués en métropole ont-ils mystérieusement disparu dans le Var ces dernières années ? Le parquet de Toulon a lancé cette semaine un appel à signalements pour y voir plus clair sur l’ampleur de cette affaire qui bouleverse les communautés d’Outre-Mer.

L’annonce, début juillet, de la découverte d’ossements qui pourraient être ceux de Jacques Pakeso, originaire de Nouvelle-Calédonie, et Mike Gineste, venu de Tahiti, a été un choc pour leurs proches.

Point commun de ces deux engagés dans l’armée française : avoir été hébergés avant leur disparition, entre 2022 et 2023, chez une famille installée de longue date dans le Var, dont la mère est originaire de Nouvelle-Calédonie.

Avec ses deux fils, cette femme est mise en examen depuis le 29 mai pour le meurtre de Jacques Pakeso et Mike Gineste. Tous trois ainsi que le père de famille et une fille sont aussi poursuivis pour traite d’êtres humains et séquestration en bande organisée. 

Teva, 32 ans, qui témoigne auprès de l’AFP sous un nom d’emprunt, a grandi à Tahiti avec Mike. Les deux amis, qui faisaient du taekwondo ensemble, s’étaient engagés dans l’armée et se croisaient lors de soirées océaniennes dans le bar El Paso de Toulon, principal port militaire de France.

L’établissement était connu comme point de rencontre des communautés d’Outre-mer.

Plats tahitiens gratuits

« La mère distribuait des plats tahitiens gratuitement. On pensait que c’était de bon cœur. Elle avait toujours de l’alcool dans sa voiture qu’elle offrait, mais eux ne buvaient jamais », se remémore Teva, à la carrure imposante.

« Le grand frère disait qu’il faisait du rugby à Toulon, leur sœur draguait les gars du Pacifique. Un soir, ils m’ont proposé de passer chez eux pour réparer gratuitement ma voiture ».

Herenui (nom d’emprunt), autre connaissance de Mike, l’avait mis en garde : « cette famille n’arrivait jamais avant trois heures du matin, quand tout le monde était déjà ivre, et déclenchait des bagarres », regrette la jeune femme de 32 ans.

Ces témoignages trouvent un écho dans des dizaines de vidéos sur le compte Facebook de la mère, décrite comme le « cerveau » du clan.

Ces images montrent des rassemblements festifs : de jeunes hommes en tee-shirt « Kanaky » ou en treillis militaire discutent, flirtent ou dansent bouteille à la main sur des parkings mal éclairés de Toulon, au son de musique des îles diffusée sur de grosses enceintes. Dans le coffre ouvert de la voiture familiale, des packs de bière. 

Au bar El Paso, les mêmes scènes se répètent, affirme Sophia (nom d’emprunt), Calédonienne de 34 ans qui y fut serveuse en 2021 : « La mère festoyait avec de jeunes militaires (…) puis ils me disaient s’être tout fait voler, téléphone, carte bancaire, pièces d’identité ».

Sept militaires du Pacifique, logés par la famille entre 2011 et 2025, ont affirmé aux enquêteurs avoir été dépouillés de leurs moyens de paiement et papiers d’identité, avant d’être violentés et séquestrés, selon le procureur de Toulon Raphaël Balland.

Après avoir interdit l’accès du bar au clan, Sophia raconte avoir été harcelée pendant deux ans. Selon deux plaintes consultées par l’AFP, en 2021 et 2022 la famille se serait présentée à plusieurs reprises devant son domicile, armée de barre de fer ou gants de boxe.

Contactés par l’AFP, les avocats de la principale mise en cause ne souhaitent pas s’exprimer sur l’enquête.

« Face à la médiatisation croissante de cette affaire et surtout au déferlement de commentaires haineux sur les réseaux sociaux (…), il est important de rappeler qu’une mise en examen ne peut être considérée comme un jugement de culpabilité », rappellent dans un communiqué maîtres Bertrand Pin et Morgan Duhamel.

« Majeur et vacciné »

Me Martin Calmel, avocat de la famille de Jacques Pakeso, rappelle que le frère du marin avait alerté à deux reprises la gendarmerie maritime de Toulon de la disparition de Jacques, 25 ans, venu effectuer ses classes à Saint Mandrier-Sur-Mer (Var).

« Malgré son insistance, on lui a répondu qu’il était majeur et vacciné », regrette l’avocat calédonien.

Un an plus tard, en mai 2023, Mike Gineste, 35 ans, engagé au 1er Régiment étranger de cavalerie, cessait à son tour de donner signe de vie. Le Polynésien a dés lors été considéré comme déserteur par la Légion étrangère, malgré d’excellents états de service et le renouvellement récent de son contrat, rappelle le parquet.

Les résultats des analyses des ossements découverts dans les Bouches-du-Rhône sont attendus fin juillet.

La sénatrice Lana Tetuanui a dénoncé des faits « glaçants » et souhaité la création d’une commission d’enquête parlementaire.

Car l’isolement des jeunes recrues ultramarines a pu retarder les signalements, estime Agnès Siraut, longtemps chargée de l’accueil des étudiants calédoniens à la maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris.

« Il devrait y avoir un service dédié d’accueil des recrues ultramarines, plaide-t-elle : ils sont très loin de chez eux, viennent souvent pour la première fois et font face à des codes culturels très différents. La plupart n’ont pas de famille et se tournent vers un réseau informel, avec les risques que cela comporte »

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