« Je pense que ce serait plus simple si nous étions indépendants, pour porter directement notre voix. Aujourd’hui, nous ne sommes pas membres de l’ISA, l’Autorité internationale des fonds marins. La France, elle, l’est. » Le gouvernement Brotherson demande donc à l’État de se prononcer sur un projet d’exploration minière situé à proximité de la zone économique exclusive de la Polynésie française. Porté par la société californienne American Deep Sea Minerals, il concerne le South Penrhyn Basin.
« Aller exploiter les fonds marins, c’est une hérésie. C’est à la fois un non-sens économique et une catastrophe environnementale. » Moetai Brotherson dénonce aussi une démarche qui contournerait le cadre multilatéral applicable dans les eaux internationales.
« C’est l’ISA, l’autorité internationale des fonds marins, qui examine toutes les demandes de licences d’exploitation ou d’exploration dans les eaux internationales et qui décide de les accorder ou non. Ici, nous sommes dans un cas particulier, puisque cette entreprise veut obtenir directement une autorisation des États-Unis. » Le gouvernement attend désormais de la France qu’elle clarifie son interprétation du droit international et s’oppose fermement au projet. Le sujet doit également être porté en octobre devant les Nations unies au nom du gouvernement polynésien, une tribune rendue possible par l’inscription de la Polynésie française sur la liste des territoires à décoloniser.
« Venez nous aider à faire autrement »
« Aujourd’hui, il existe deux cas de figure lorsque l’on parle d’exploitation des fonds marins. Il y a les projets dans la zone internationale, mais aussi les velléités d’exploitation à l’intérieur des zones économiques exclusives », explique Moetai Brotherson.
Sur le plan juridique, la question de la souveraineté distingue les projets selon les zones concernées. Le président cite notamment le cas des Îles Cook. « Je ne suis pas là pour blâmer le gouvernement des Îles Cook. J’ai beaucoup discuté avec Mark Brown, le Premier ministre. Ce qu’il m’a dit est rempli de bon sens. En sortie de Covid, ils se sont rendu compte qu’ils n’avaient pas d’autre ressource que le tourisme. Ils ont donc cherché des voies alternatives. Et celle qui leur a été proposée de manière opportuniste par cette société américaine, c’est l’exploitation des fonds marins. »
Pas question, pour le président de la Polynésie française, de se laisser séduire par les promesses de l’industrie minière. « Ce que je dis aux grandes nations, c’est : ne venez pas nous donner des leçons d’écologie, venez nous aider à faire autrement. »
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Cet « autrement » passe par une meilleure valorisation des ressources et des savoir-faire déjà présents en Polynésie française. C’est précisément l’objet du dernier rapport du projet Capstone, lancé en 2023 par le gouvernement Brotherson. Réalisée par dix étudiants de l’université Columbia et leurs professeurs, l’étude a été rendue publique en juillet. Elle identifie plusieurs leviers de développement, de la transformation locale au tourisme et à l’aquaculture, ainsi que des investissements plus structurels dans le numérique et les énergies marines.
Une rentabilité minière contestée
Le rapport conforte la position du Pays, favorable à l’exploration scientifique des fonds marins, mais opposé à leur exploitation industrielle. Selon une simulation du groupe de réflexion Planet Tracker, citée dans l’étude, la redevance maximale distribuée à un État membre représenterait moins de 0,02 % du PIB, sans garantie qu’une partie revienne directement au Pays. Les auteurs alertent également sur des dommages potentiellement irréversibles pour des écosystèmes encore très peu étudiés.
Moetai Brotherson évoque aussi un article consacré à cette problématique, coécrit avec le président des Palaos et publié dans la revue scientifique Nature. Il cite le précédent de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
« À ce jour, le seul exemple que nous avons est un contre-exemple. La Papouasie-Nouvelle-Guinée avait engagé un projet avec la même société, qui s’appelait alors Nautilus et qui est aujourd’hui devenue The Metals Company. Un jour, le Parlement s’est demandé combien d’argent le pays avait finalement gagné. Une commission d’enquête parlementaire a été créée et ce qu’elle a découvert était affligeant : sur le plan environnemental, c’était un désastre, mais le pays avait également perdu de l’argent. »
« Est-ce que c’est ce que nous voulons pour la Polynésie française ? Ce n’est pas ce que je veux, en tout cas. »



