TNTV : Déclarer l’indépendance de manière unilatérale à l’ONU. Quelle pourrait être la portée juridique d’un tel document?
Sémir Al Wardi, politologue : « Alors d’abord, il faut savoir que cette présentation à l’ONU nécessite normalement une volonté populaire. Pourquoi ? Parce que l’autodétermination est rattachée au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela veut dire que le peuple doit donner son avis. Alors évidemment, ça, c’est la théorie reconnue par la Chaire des Nations unies (…). On a deux exemples. Soit c’est par référendum comme en Algérie, soit c’est la représentation nationale qui décide, comme ça a été le cas pour l’État de Palestine, lorsque Yasser Arafat, à Alger, avait demandé justement cette création à présenter devant l’ONU. Là, actuellement, on est dans la première phase, c’est-à-dire qu’Oscar Temaru dit qu’il veut présenter, demander l’indépendance. Mais il lance la pétition après. Et donc aujourd’hui, il est tenu d’attendre qu’il y ait assez de pétitionnaires pour pouvoir présenter la chose devant l’ONU. C’est un risque, ici, important. Alors permettez-moi de dire pourquoi il le fait. Le contexte, c’est parce que d’abord, il y a deux partis indépendantistes actuellement, qui ont décidé d’aller dans des chemins opposés. Le parti de Moetai Brotherson a décidé de transformer la Polynésie française avant d’aller à l’indépendance, c’est-à-dire sur le plan économique, sur le plan social, etc., ce qui demande du temps. Et puis il y a la branche, on peut dire, un peu plus radicale du Tavini, qui voudrait aller beaucoup plus vite et accélérer les choses. La question que je pose : quel est le parti indépendantiste qui peut poser le plus de problèmes à la puissance administrante, pour reprendre le langage de l’ONU, c’est-à-dire la France ? Eh bien, c’est le parti de Moetai Brotherson, parce qu’il est populaire, parce qu’il va doucement et parce qu’il éduque la population, si on peut dire, à aller vers l’indépendance petit à petit. Il prend tout son temps pour le faire alors qu’une déclaration comme ça, unilatérale, ne peut qu’effrayer, puisque la population actuelle de la Polynésie française n’est pas, on l’a vu aux dernières élections, partie pour ce genre d’aventure. Mais il y a aussi autre chose. Il y a qu’Oscar Temaru est ici dans l’idée de présenter sa dernière option. Il souhaite, avant de quitter, on va dire, la vie politique, laisser une trace. Et sa trace, c’est de déclarer l’indépendance. C’est comme Yasser Arafat : il a déclaré l’indépendance. Il est mort sans l’avoir vue. Mais il va rester comme le père, finalement, de l’État de Palestine. Eh bien, c’est à peu près l’idée qu’on peut imaginer derrière la pensée d’Oscar Temaru.«
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TNTV : Quand les élus Tavini eux-mêmes disent qu’Oscar Temaru a brûlé les étapes, est-ce le signe d’une rupture ouverte dans le parti ?
Sémir Al Wardi : « Ce n’est pas une rupture ouverte. C’est simplement une façon de dire qu’il y a un processus (…) qui est lié soit à une demande populaire, une population, soit une pétition, soit carrément la demande de la représentation polynésienne. Et là, on n’a rien de tout cela. C’est vraiment une décision qui vient du sommet et qui est imposée. Et ce n’est pas qu’il y a une friction, mais le processus ici engagé est un processus dans l’urgence qui fait qu’une partie des membres du Tavini sont un peu déboussolés.«
TNTV : On va parler maintenant des tensions politiques au fenua, notamment lors du dernier examen du collectif budgétaire à Tarahoi. Depuis Palau, où il assiste au Forum des îles du Pacifique, Moetai Brotherson répond aux critiques de l’opposition sur son absence. Est-ce que les indépendantistes peuvent s’en remettre politiquement ?
Sémir Al Wardi : « Il est évident que les indépendantistes, s’ils continuent comme ça, préparent le terrain pour le retour des autonomistes dans deux ans. Et ça, évidemment, les autonomistes l’ont très bien compris. Et c’est pour ça qu’on va aller de crise politique en crise politique, d’autant plus que vous pouvez remarquer que le Tavini vote avec le Tapura. Et donc, cette façon de procéder ne peut qu’accentuer la crise politique. Les autonomistes ont intérêt à la crise politique. Et si elle peut durer deux ans, c’est tout à leur avantage. C’est évident. Alors, la question, évidemment, c’est : est-ce que les indépendantistes vont continuer de la sorte ?«
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TNTV : Est-ce que vous croyez à la possibilité d’une motion de défiance ?
Sémir Al Wardi : « Non, je crois pas. Mais il faut comprendre une chose en politique. Il y a la théorie, il y a des idéologies qui s’affrontent. Il y a des procédures aussi qui peuvent ne pas plaire aux uns et aux autres. Mais en réalité, et c’est le cas de figure de ce qui se passe actuellement, il y a aussi des problèmes de personnes. On est en réalité essentiellement ici dans des problèmes de personnes. Il y a Antony Géros d’un côté et Moetai Brotherson de l’autre. Ils sont partis dans une guerre fracticide qui fait que les indépendantistes, finalement, vont gêner.Ce n’est pas propre à la Polynésie. Je rappelle sous François Hollande, une partie du Parti socialiste n’a pas voulu suivre le gouvernement socialiste. Et aujourd’hui, les socialistes ont coulé littéralement, puisqu’aux dernières élections, ils ne représentaient même pas 5%. Les luttes personnelles, on l’a vu en France, on le voit partout dans le monde et on le voit en Polynésie, ont tendance à détruire les partis politiques qui en sont les auteurs.«
TNTV : Est-ce que ce blocage de personnes pourrait être un véritable blocage pour les institutions ?
Sémir Al Wardi : « Un haut commissaire, Paul Roncière, avait dit que le génie polynésien, c’est que, quel que soit le texte, quelles que soient les procédures, d’arriver toujours à créer de l’instabilité politique. On a changé une partie des statuts, notamment le fait que le président de l’Assemblée de la Polynésie était élu chaque année, ce qui créait un clientélisme politique. Et on a décidé finalement que le mandat du président de l’Assemblée allait être aussi long que le mandat du président de la Polynésie, pour créer de la stabilité. Et ça crée de la stabilité sous les autonomistes quand, en 2013, ils ont gagné les élections. Et bien là, on voit le génie polynésien revenir, puisque même avec toutes ces mesures destinées à créer de la stabilité, on arrive à créer de l’instabilité.«



