TNTV : L’opération Marara est devenue un exercice familier pour les Polynésiens. Cette année, il s’agit de déployer les forces à plus de 500 km de Tahiti, à Hao et à Makemo, il y aura aussi un challenge cyber pour tester les capacités de résilience face aux menaces numériques et puis un séminaire médical au fil des éditions. Comment adaptez-vous les scénarios et comment s’organise la participation des différents partenaires ?
Contre-amiral Guillaume Pinget, commandant supérieur des forces armées en Polynésie française : « On est très heureux d’accueillir cet exercice et d’apporter quelques briques d’innovation. En effet cette année on a choisi des sites sur lesquels on n’avait pas l’habitude de travailler jusque là pour développer nos capacités à intervenir en tout temps, en tout lieu, en tout point de la Polynésie et donc on a fait le choix des sites de Makemo et Hao pour stimuler notre logistique et notre capacité d’intervention. On a choisi effectivement de développer un aspect cyber défense, on voit que la cybersécurité c’est un enjeu croissant ici dans la région et donc on a souhaité créer ce module cyber auquel on a également associé des entreprises et des acteurs locaux. On a un cycle de préparation de réunion qui se déroule sur une année sur lequel chacun arrive avec ses objectifs et on incorpore tout ça dans la matrice de construction de l’exercice. »
TNTV : Une opération/réponse à une potentielle catastrophe naturelle face au changement climatique. Les armées sont-elles en train de devenir des acteurs centraux de la réponse aux catastrophes ?
Guillaume Pinget : « Je pense que ça reste dans nos missions (…). Notre rôle, c’est quand tout s’effondre, de rester debout et de continuer à pouvoir protéger la population, donc c’est notre rôle d’être là quand il y a des crises et quand il y a des crises naturelles en particulier. »
– PUBLICITE –
TNTV : En cas de catastrophe, quel est le premier défi? Le renseignement, la distance, les pistes d’atterrissage, le carburant, la coordination…?
Guillaume Pinget : « Je pense que le premier défi c’est effectivement l’évaluation de la situation, quand ça se passe à plusieurs centaines de kilomètres c’est difficile de savoir ce qui se passe, surtout si les communications sont coupées. L’enjeu, c’est d’envoyer des moyens de reconnaissance pour évaluer la situation et ensuite déployer un soutien qui soit adapté à la situation. »
TNTV : Pour la population de la Polynésie française, le premier défi, plus globalement, est-il le climat ou la menace militaire ?
Guillaume Pinget : « Je pense que les principaux risques, plutôt des risques que des menaces ici dans le Pacifique Sud et en Polynésie, sont le changement climatique ou les phénomènes climatiques extrêmes qui sont liés à ce changement climatique. Derrière j’ajouterai les enjeux de sécurité maritime, les activités illicites, notamment en mer, narcotrafic, pêche illicite et puis derrière on sent que les sujets informationnels et cybersécurité sont des préoccupations croissantes. »
TNTV : Justement en parlant de narcotrafic, la semaine dernière, des élus de l’Assemblée ont fait passer une résolution demandant à l’État de cesser le rejet de la cocaïne saisie dans l’océan. Ils ont demandé à réfléchir à des alternatives comme l’incinération par exemple. Est-ce que c’est possible ?
Guillaume Pinget : « Aujourd’hui, en l’état, les capacités d’incinération disponibles ne permettent pas de répondre au volume ou quantité qui ont été saisies. Les méthodes qui ont été utilisées pour se débarrasser de cette drogue, pour diluer cette drogue, c’est une dilution dans l’espace et dans le temps, à l’extérieur de la ZEE, à l’extérieur de toute zone maritime, de toute terre maritime protégée. Et donc c’est la meilleure solution à ce stade. »
TNTV : Vous commandez les forces armées en Polynésie française mais votre regard dépasse largement nos îles. Les îles s’étend à une zone Asie-Pacifique immense entre climat, souveraineté maritime, rivalité entre puissances, sécurité des routes commerciales et coopération avec nos voisins. Depuis Tahiti, on peut avoir l’impression d’être loin des tensions mondiales. Pourtant l’Indo-Pacifique, le Pacifique est devenu un des centres de gravité. On parle beaucoup d’Indo-Pacifique ou d’Asie-Pacifique. Quelle différence faites-vous entre ces notions ?
Guillaume Pinget : « Le concept d’Indo-Pacifique est plutôt géopolitique. L’Asie-Pacifique, c’est un terme qu’on utilisait plutôt jusqu’en 2016. On est passé à l’Indo-Pacifique à partir de 2016 et la France a publié sa première stratégie Indo-Pacifique en 2018. Et l’enjeu ou la manière d’aborder le sujet, c’est de raisonner sur les flux. Les flux qui irriguent cette région qui, comme vous l’avez souligné, est le centre de gravité économique et démographique du monde aujourd’hui. »
TNTV : La France veut être une puissance d’équilibre dans la région. Est-ce possible que la rivalité Chine-États-Unis structure de plus en plus les relations entre les États ?
Guillaume Pinget : « L’enjeu, c’est justement pour la France de porter une voie qui est différente de celle de la polarisation. La voie d’un respect du droit international, la voie du respect de toutes les souverainetés de chacun et de proposer à chacun de nos partenaires un partenariat de souveraineté pour les aider à faire face à leurs enjeux de sécurité. »
TNTV : Vous avez la charge des relations militaires avec de nombreux partenaires de la région. Quels sont aujourd’hui nos partenaires les plus importants ?
Guillaume Pinget : « Je pense que tous les partenaires sont importants. Les voisins de la Polynésie, pour moi, sont des partenaires importants. Je salue la présence des îles Kook pour l’exercice Marara. On aura également des Gilbertins (Kiribati) qui viendront, nos voisins du Nord. Les Chiliens sont présents également, nos voisins de l’île de Pâques. Et puis après, comme vous l’avez mentionné, les tensions dans la zone Asie-Pacifique débordent dans la région. C’est important de travailler aussi avec les Américains, avec le Canada, le Japon, qui sont tous des partenaires qui sont présents ici pour l’exercice Marara. »
TNTV : Vous rentrez d’une visite officielle en République de Corée, un pays qui paraît aussi, là encore, loin de la Polynésie, mais qui est un actor majeur de l’Asie-Pacifique. Que faut-il retenir de cette visite ?
Guillaume Pinget : « Il y a eu une guerre terrible en Corée, qui s’est terminée en 1953, et dans laquelle un bataillon français a combattu au sein de la force des Nations Unies en Corée. Je me suis rendu en Corée pour assister à l’inhumation de deux vétérans qui avaient combattu dans ce bataillon de Corée et qui ont demandé à reposer au cimetière militaire de Busan, aux côtés de leurs camarades. Ce lien du sang entre la Corée et la France, ce lien mémoriel, reste très fort aujourd’hui. »
TNTV : Vous avez commandé le porte-avions Charles de Gaulle. Plusieurs Polynésiens sont engagés sur ce porte-avions. Quel regard doit-on porter aujourd’hui, selon vous, sur ce qui se passe au détroit d’Ormuz ?
Guillaume Pinget : « Je suis très fier d’avoir eu ces Polynésiens sous mes ordres à bord du Charles de Gaulle. Je peux vous dire que ce sont des marins de grande valeur, de grande qualité. Je suis toujours heureux de les retrouver. J’en ai retrouvé certains ici depuis que je suis là. Ce qu’on peut retenir de la crise aujourd’hui à Ormuz, c’est que la crise est là bas, mais l’économie est mondialisée. L’impact sur les flux pétroliers a un impact dans le Pacifique, ici dans la région également. »



