Tahiti Nui Télévision : Madame le Procureur, bonsoir. Bonsoir. Alors, les stupéfiants constituent à la fois un problème judiciaire et sanitaire. Vous assumez une politique pénale particulièrement sévère en la matière. Pourtant, le trafic et la consommation d’ice perdurent, on le voit chaque semaine. Cette fermeté est-elle réellement dissuasive ?
Solène Belaouar, procureure de la République près le tribunal de Première instance de Papeete : « Le caractère dissuasif des peines est toujours un point qui peut faire débat. Ce qui est important, c’est de voir que les phénomènes criminels, ils évoluent dans le temps. Les trafiquants s’adaptent aux contrôles. Ils recherchent de nouveaux marchés. C’est extrêmement mouvant. Et le rôle des autorités, la vigilance des autorités, c’est de porter son attention sur ces évolutions pour adapter aussi les méthodes de contrôle des forces de sécurité intérieure, et permettre une répression la plus efficace possible avec, surtout dans ce territoire, une coopération internationale qui a fait beaucoup de progrès ces dernières années, et qui permet aussi d’empêcher en amont l’arrivée du produit sur notre territoire.«
TNTV : Vous évoquez le débat autour de la réponse pénale. C’est vrai qu’on voit souvent des réactions autour des décisions rendues. C’est légitime, c’est normal que le citoyen remette en question la justice ?
Solène Belaouar : « Oui, certainement. C’est un débat qui doit avoir lieu. Et moi, ce que je m’efforce de faire comme procureure de la République, c’est justement de communiquer sur le fonctionnement de la justice, de communiquer sur le sens de la peine, d’expliquer, d’essayer d’avoir un discours aussi pédagogique, parce que sinon, c’est difficilement compréhensible parfois pour les citoyens. »
TNTV : Vous êtes surtout là ce soir parce que vous quittez le territoire après trois années à la tête du parquet de Papeete. Vous allez rejoindre la direction des Affaires criminelles et des grâces à Paris. Qu’est-ce que la Polynésie vous aura appris ?
Solène Belaouar : « Ça a été une expérience vraiment très riche. Trois années qui sont passées rapidement, mais qui ont été très denses. Je pense que c’est une expérience unique pour un procureur de la République d’exercer dans ce territoire, parce que ce que j’en retiendrai, et c’est pour ça que je suis venue d’ailleurs, c’est le défi immense de rendre la justice, d’apporter les standards de la justice française à l’ensemble des Polynésiens, dans un territoire qui est unique par sa géographie, dans un territoire où il y a ce statut d’autonomie. Et le bilan que j’en tire trois ans après, c’est que la justice ici, je trouve qu’elle s’adapte à cette géographie, à la culture, au statut d’autonomie, et pour être efficace au plus proche de chacun. Je prendrai juste deux exemples : la justice foraine, je suis arrivée en même temps que la création de la section des Tuamotu Gambier Australes. C’est un système qui permet que la justice soit rendue dans les cinq archipels, avec aussi un réseau délégués du procureur qui a été développé, qui est constamment renouvelé. Et puis le développement de la procédure pénale numérique, qui a été vraiment menée du début à la fin, pendant mes trois années de présence, et qui permet là aussi que la justice soit rendue partout et le plus rapidement possible. »
TNTV : En vous concernant, vous diriez que c’est mission accomplie ?
Solène Belaouar : « Alors, je dirais que j’ai fait le maximum que je pouvais faire en tant que procureure de la République. Après, on peut toujours se dire, j’aurais pu faire ci ou ça mieux, mais je pense qu’aujourd’hui, la justice, elle tient son rôle, elle tient sa place en Polynésie française. »
TNTV : Justement, quels chantiers encore inachevés laissez-vous en quittant vos fonctions ?
Solène Belaouar : « Alors, les chantiers qui vont être pris en charge par mon successeur, il y a évidemment les priorités de politique pénale qui demeurent. Moi, j’identifierais notamment la lutte contre les violences sexuelles, notamment sur mineurs, puisque dans le prolongement de l’affaire dite Lyhanna en métropole, il y a un vaste chantier qui est devant nous, qui avait été initié localement d’ailleurs avant cette affaire. Depuis 2024, on s’en occupe avec les services d’enquête. Mais c’est un chantier qui va poursuivre. On a vu au plan national qu’il y a beaucoup de choses à faire pour améliorer les relations entre les services d’enquête et les parquets en la matière. Je pense aussi au blanchiment. Il y a une vraie action initiée avec le Pays, avec la création d’un comité territorial antifraude. Il y a une vraie volonté commune de l’Etat et du pays d’aller dans cette direction. Et je pense que c’est aussi un chantier qui est devant nous pour prendre ces deux exemples. »
TNTV : Pour revenir sur les violences, vous l’avez dit, vous n’avez pas attendu la circulaire de garde des Sceaux pour agir. Près de 200 dossiers toutefois concernant les violences sexuelles sur mineurs ont été réactivés en Polynésie. Ce sont des chiffres du procureur général après la Cour d’appel. Comment expliquer que ces procédures soient restées au point mort ?
Solène Belaouar : « Elles ne sont pas à proprement parler restées au point mort. Il y en a qui étaient actives, il y en a qui l’étaient moins. Et puis surtout, ce chiffre, on s’est rendu compte, et c’est comme ça partout en France, qu’il n’était pas représentatif de la réalité des procédures qui sont en cours. Et justement, un des chantiers qui est devant nous, c’est d’arriver à avoir un état des lieux partagé entre services d’enquête éparqués sur ces procédures en cours. Et puis des systèmes de vigilance, des systèmes organisationnels, probablement des outils informatiques à développer pour éviter justement que certaines enquêtes prennent trop de temps. »
TNTV : Dans le cadre de ce recensement, des magistrats du parquet se sont déplacés dans les services de police et de gendarmerie pour examiner les procédures. Pourquoi cette démarche était-elle nécessaire ? Et surtout, qu’a-t-elle permis de mettre au jour ?
Solène Belaouar : « Alors, la démarche qu’on appelle traitement sur site, qui est une démarche que j’ai initiée avant d’ailleurs ce passage en revue, permet à un magistrat du parquet d’avoir des échanges directs avec les enquêteurs et c’est de gagner du temps dans le traitement de certains dossiers. Alors, ça peut s’organiser sur des dossiers très simples qu’on traite d’une certaine manière comme du flux, par exemple, des conduites sans permis. Mais ça permet aussi d’examiner des procédures complexes qui nécessitent un échange en direct avec l’enquêteur. »
TNTV : Alors, selon nos informations, les derniers chiffres officiels qui seront prochainement présentés démontrent que la Polynésie française fait partie des territoires les plus touchés par l’inceste. Parvient-on aujourd’hui à mesurer réellement l’ampleur de ce phénomène ?
Solène Belaouar : « Sans empiéter sur ce qui sera communiqué en fin d’année, on a en termes de chiffre de la délinquance une prévalence plus importante en Polynésie des violences intrafamiliales d’une manière générale, on va dire. Après, l’Observatoire des violences faites aux femmes et violences intrafamiliales qui publiera de nouveaux chiffres en fin d’année s’attache plus largement à objectiver ce phénomène. Au-delà de mon prisme pénal qui est un peu réducteur. »
TNTV : Alors, madame le procureur, un dernier mot plus léger peut-être avant de se quitter. Qu’emportez-vous dans vos valises après trois ans au Fenua ?
Solène Belaouar : « Beaucoup de souvenirs certainement et des visages et une très forte expérience acquise dans un poste, je le redis, qui est vraiment unique à mon sens. »
TNTV : Et qui vous sera utile ?
Solène Belaouar : « Et qui me sera très utile, y compris à la direction des affaires criminelles et des grâces puisque je continuerai à m’intéresser à la situation en Polynésie et aux jeux du Pacifique qui débute très prochainement. »



