Zoomer sur le Pacifique, pour faire apparaître nos petites îles : c’est l’ambition du programme Clipssa (Climat du Pacifique, savoirs locaux et stratégies d’adaptation), dont les résultats sont présentés cette semaine à l’Université de la Polynésie française dans le cadre des assises océaniennes. Les maillages de 100 à 200 km du célèbre GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ne permettant pas de recréer le climat futur de la Polynésie, Clipssa a développé des simulations climatiques capable de descendre jusqu’à une résolution de 20 km (Aladin), jusqu’à 2,5 km (Arome).
Une demande formulée par les pays de la région (Polynésie française, de Nouvelle-Calédonie, du Vanuatu et de Wallis-et-Futuna) autour d’un même objectif : affiner les projections climatiques. « Il fallait scientifiquement trouver un moyen de travailler ensemble pour faire un downscaling, descendre à l’échelle des territoires. (…) c’est une demande des territoires qui avaient besoin vraiment d’avoir des meilleures connaissances scientifiques inédites pour pouvoir mieux adapter leur plan d’adaptation au changement climatique », explique Fleur Vallet, géographe et coordinatrice du projet.
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Des vagues de chaleur plus longues et plus intenses
De l’adaptation il en faudra. Car la Polynésie ne sera pas épargnée par les vagues de chaleur, plus intenses et plus longues. « En associant les fortes températures aux fortes humidités qu’on connaît sous les tropiques, on va avoir ce qu’on appelle des vagues de chaleur humide. Et on sait très bien qu’aujourd’hui lorsqu’on a des températures qui dépassent les 32 degrés avec 90% d’humidité pendant la saison chaude, ça devient compliqué, prévient Jérémy Guerbette, référent SOCLE Outre-Mer. Aujourd’hui, les températures les plus élevées sur la commune de Faa’a sont autour des 34 degrés. On va aller au-delà de ces 34 degrés dans le futur. Et on pourrait avoir des vagues de chaleur qui durent plusieurs dizaines de jours. Ce sont des choses qu’on ne voit pas actuellement ».
A la demande des pays insulaires, le programme s’est concentré sur l’adaptation de l’agriculture. Un enjeu d’autonomie alimentaire, en première ligne dans le changement climatique. « Même si on ne s’attend pas à une rupture majeure en termes de précipitation dans le futur, vu que les températures continuent à augmenter, on va avoir plus d’évaporation au niveau du sol. Et les plantes vont d’autant plus transpirer. Donc on risque d’avoir, dans le futur, des assèchements du sol qui seront plus forts et plus longs », conclut Jeremy Guerbette.
200 agriculteurs rencontrés au fenua
C’est pourquoi Clipssa ne se limite pas à produire des modèles climatiques. Les chercheurs ont également mené des centaines d’entretiens avec des agriculteurs de la région, dont une cinquantaine à Tahiti et Moorea. Objectif : combiner science et savoirs traditionnels pour préparer l’adaptation au changement climatique, avec un focus sur des cultures identitaires comme le taro, l’igname et la patate douce. Des espèces « résilientes », cultivées depuis longtemps sur les quatre territoires. « Ce sont surtout des variétés qui sont très adaptées à leur environnement, un peu plus que d’autres qui ont été importées récemment et qui, du coup, nourrissent aussi un besoin de diversité alimentaire, mais qui ne sont pas forcément des plantes foncièrement adaptées, en tout cas, au climat du Pacifique » précise l’anthropologue Maya Leclercq, spécialisée dans les savoirs locaux en Polynésie française.
Sur Tahiti et Moorea, elle a rencontré plus de 200 agriculteurs, du grand maraîcher au petit fa’a’apu, avec un constat : une capacité d’adaptation déjà très présente au fenua. « Les territoires du Pacifique ont une grande histoire de résilience et d’adaptation à différents changements, qu’ils soient historiques, politiques ou environnementaux« souligne la chercheuse.
Pas de recette miracle sur le terrain, mais des stratégies et des parcours d’adaptation développés au fil du temps. « En fait, le changement climatique est dilué dans la vie des habitants du territoire. On s’attend souvent à trouver des savoirs un peu extraordinaires, un peu magiques, sur lesquels il faudrait absolument miser (…). C’est un peu plus compliqué que ça. On a plutôt vu des faisceaux de savoirs. On expérimente un petit peu ici : on va regarder chez son voisin, on met un petit peu plus d’eau, on plante un peu plus profond (…) on se réfère aux savoirs anciens, ceux des générations précédentes, voire des ancêtres, les tupuna. Mais on regarde aussi ce qui se passe à la télé. On regarde aussi ce que dit le calendrier agricole », détaille-t-elle.
Au-delà de l’agriculture, ces projections climatiques doivent aussi permettre d’anticiper des secteurs clés comme celui de l’énergie, ou de la santé. « Est-ce que notre système de santé actuellement est adapté aux conditions du futur ? » interroge Jérémy Guerbette. « Ce n’est pas sûr. En tout cas, on va devoir se poser la question ».



