Souveraineté alimentaire : « le principal frein, c’est le foncier », estime Marotea Vitrac

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Souveraineté alimentaire, foncier bloqué, vieillissement des agriculteurs... Alors que le Cesec appelle le Pays à lever les freins pour développer la production locale, Marotea Vitrac, représentant de l'association des doctorants de Polynésie, rappelle les dures réalités du terrain.

Tahiti Nui Télévision : Le Cesec conclut que l’autosuffisance agricole n’est pas possible avec nos ressources et nos habitudes. Pourtant, en début d’année, le président du Pays parlait d’une nécessité absolue d’aller vers l’autosuffisance alimentaire. On a l’impression que votre rapport contredit ce discours politique. Est-ce que c’est le cas ?
Marotea Vitrac, représentant de l’association des doctorants de Polynésie : « Non, il ne contredit pas le discours politique. Il vient en appui, au contraire. Effectivement, on a été saisi, lors de la présentation des voeux du président Moetai, sur la nécessité de développer ce secteur et grand bien lui fasse de prendre conscience, effectivement, de la richesse de ce pays dans ce domaine. Donc il faut bien distinguer l’autosuffisance, qui n’est sans doute pas atteignable, en tout cas c’est ce qu’on a mis en lumière dans ce rapport, de la souveraineté. La souveraineté, c’est le discours aujourd’hui qui a été réadapté. Je pense que c’est un problème de vocabulaire. Et la souveraineté, elle, est beaucoup plus accessible parce qu’elle touche les secteurs qu’on peut développer de façon durable, vis-à-vis de nos richesses. »

TNTV : L’accès à la terre est l’un des principaux freins. La surface agricole utile est passée d’environ 18 000 hectares en 1995 à près de 3 550 en 2026. Et l’indivision touche à environ 60% des terrains. Comment optimiser ces surfaces ?
Marotea Vitrac : « Alors c’est sûr que le constat, il n’est pas brillant, on ne va pas se mentir. Et c’est vraiment une chance que la société civile ait pu se saisir de ce sujet, parce qu’on a quand même réalisé plus de 20 commissions sur 4 mois. On a vu vraiment tout le monde. Et effectivement, le principal frein, c’est le foncier. Et aujourd’hui, pour le foncier, il y a quelques solutions qui seraient assez simples à mettre en place, qui dépendent effectivement de lois qui seraient applicables en métropole, mais pas forcément ici. La loi Letchimy, par exemple, qui permet un partage en tiers et qui n’est pas appliquée ici pour des raisons absurdes, des raisons administratives. Donc aujourd’hui, les notaires pourraient très bien décider d’un partage en tiers, simplement ils ne peuvent pas le faire parce qu’il manque une case. Donc nous, la société civile, on alerte le gouvernement, on en parlera dès que possible avec nos députés, pour qu’ils soutiennent l’application de la loi Letchimy, par exemple ici en Polynésie, parce que le foncier, c’est le principal frein. Demain, les agriculteurs, vous leur donnez du terrain et on va passer de 3 500 hectares à 15 000 comme en 1995. »

 

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TNTV : Autre sujet, le rapport dit que les agriculteurs vieillissent et que la profession est peu attractive pour nos jeunes. Comment rendre ce métier beaucoup plus attractif et attrayant ?
Marotea Vitrac : « Là encore, le constat n’est pas brillant, on ne va pas se mentir. Une fois de plus, l’agriculture, c’est une voie de garage et c’est ça qu’il faut changer. Le problème, c’est la priorisation, c’est qu’on ne peut pas changer ça d’un coup. La profession vieillit, pourtant il y a des jeunes qui y croient encore, sinon ils ne seraient pas dans les lycées agricoles ou il y en a certains même qui s’installent et puis il faut les soutenir. Je crois surtout qu’un jeune, quand il s’installe, il a besoin de gagner des sous, donc il faut les rémunérer correctement, d’où notre souhait de définir un statut de l’agriculteur avec un SMAG, un salaire minimum agricole garanti, et puis surtout d’orienter les jeunes plutôt vers le salariat, c’est-à-dire vers la sécurisation, ne pas casser leurs ambitions d’entreprendre, mais quand même les orienter plutôt vers une sécurisation qui est beaucoup plus adaptée en début de carrière. »

TNTV : En parlant de salariés, est-ce qu’il y aura des répercussions sur les produits pour nous ?
Marotea Vitrac : « Tout ça sont des vases communicants. Une fois de plus, on ne peut pas tout avoir, on ne can pas avoir et des salariés et des produits pas chers et faire travailler les jeunes et une agriculture bio et une agriculture saine, ça ne marche pas, il faut hiérarchiser. Et donc c’est sûr que salariés, ça peut faire peur, surtout quand on voit qu’aujourd’hui c’est un des principaux freins du secteur. Aujourd’hui on a 5 000 actifs, il y a 9 000 actifs dans le secteur, 4 000 patrons, 5 000 employés. Sur ces 5 000 employés, il y a 500 seulement qui sont déclarés. Ce n’est pas par plaisir que les patrons ne déclarent pas leurs salariés, c’est parce qu’ils n’ont pas de quoi les payer. Donc il y a vraiment tout à repenser. Alors c’est très positif parce que quand on part de pas très haut, il y a beaucoup de choses à faire. Enfin moi je suis quelqu’un de très positif, je préfère voir le verre d’eau à moitié plein et je crois qu’on doit être capable de construire autour de ça effectivement un nouveau statut avec des nouvelles rentrées d’argent qui selon nous pourraient venir de la captation par exemple de capitaux étrangers sur des filières d’exportation, des filières porteuses. »

TNTV : Alors autre sujet, c’est l’utilisation des pesticides. Vous donnez l’exemple du chou. Après le retrait de certaines substances, la production locale a fortement chuté alors que des choux importés traités avec ces mêmes substances continuent d’être vendus. Alors faut-il ralentir l’interdiction des pesticides ?
Marotea Vitrac : « Ça c’est une vraie question parce que ça touche à la santé, à la santé humaine mais à la santé des sols et donc à notre capacité à produire également à l’avenir. Pour autant, je crois qu’il y a une temporalité à adopter. Prendre des mesures arbitraires et empêcher les gens de travailler, je crois que c’est pas ce qu’il y a de mieux à faire. Je crois qu’aujourd’hui déjà avoir conscience du problème c’est une très bonne chose. Il faut se remettre dans le contexte : dans les années 50 en France, effectivement on a après la seconde guerre mondiale les pesticides qui arrivent et tout le monde adore ça. C’est une solution facile. Ici on n’est pas dans les années 50, les pesticides sont plus récents donc la pollution des sols c’est pas la même. Je crois sincèrement qu’on peut ne pas empêcher les gens de travailler et pour autant les protéger, protéger les sols. Enfin c’est ce qu’a fait notre gouvernement, ils ont proposé une loi contre les pesticides et ils l’ont eux-mêmes revue parce qu’ils avaient une pression des producteurs qui leur demandaient des ajustements et surtout toujours des solutions transitoires. Quand le gouvernement propose des lois, il doit toujours prévoir des solutions transitoires. Je crois vraiment que c’est la porte d’accès à la réussite pour tout le monde. »

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