Tahiti Nui Télévision : (…) Au niveau national, la rentrée est marquée par la chute des résultats au Brevet. 65% de réussite cette année contre 78 l’an dernier, soit 13 points de moins. Comment expliquez-vous ce recul net ?
André Canvel, vice-recteur de la Polynésie : « C’est un recul qu’il faut relativiser. C’est toujours pareil. Ce sont des taux globaux. En fait, le paysage est très hétéroclite et très hétérogène sur le territoire. Vous avez des établissements qui ont maintenu le cap, qui continuent d’avoir de bons résultats. Et puis, il y a d’autres établissements qui se sont hélas un peu effondrés. Il y a plusieurs raisons. C’est toujours pareil. C’est assez polymorphe. Pour moi, l’une des raisons essentielles, c’est l’évolution des modalités d’évaluation. Entre le contrôle continu et le contrôle terminal. Je pense qu’on a pêché par excès d’orgueil. On aurait peut-être dû être beaucoup plus anticipateurs dans le courant de l’année pour alerter les équipes de façon à ce qu’ils ajustent, qu’ils adaptent leurs pratiques pour préparer au mieux cet examen. »
TNTV : Le problème ne vient-il pas des fondamentaux dès l’entrée en sixième ou d’un décrochage un peu plus tardif ?
André Canvel : « Il est évident que de toute façon, le DNB n’est que le résultat d’un parcours depuis la maternelle jusqu’à la classe de troisième. Donc, c’est une accumulation. Donc, la liaison école-collège, je sais que la ministre y est excessivement attentive. Et c’est pour ça qu’on travaille de conserve avec les inspecteurs du premier degré et du second degré pour travailler cette articulation école-collège de façon à ce qu’il n’y ait pas de rupture dans les apprentissages.
(…) Il faut absolument que dans les établissements publics, nous soyons beaucoup plus exigeants et que l’on travaille sur les apprentissages en acceptant à un moment donné qu’apprendre n’est pas toujours quelque chose de très facile, de très agréable parce que ça nécessite des changements de posture, des changements d’attitude. Ça nécessite aussi de se départir de choses que l’on sait pour en apprendre d’autres. Et je pense que nous avons absolument un travail à faire en étroite interaction avec les enseignants pour justement améliorer. C’est ce que j’ai un peu dit lors de la réunion des personnes à l’entrée, des personnes à l’encadrement. D’être beaucoup plus attentifs pour accompagner les enseignants de façon à ce que cette exigence soit aussi comprise par les parents. Parce qu’il faut aussi que les parents comprennent bien que pour faire progresser des élèves, il faut aussi absolument accepter que ces élèves puissent être en échec pendant l’année pour mieux les faire rebondir à partir des erreurs qu’ils commettent. »
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TNTV : Monsieur le vice-recteur, vous êtes en poste depuis février. Après ces six premiers mois d’observation, quel diagnostic faites-vous de nos établissements ?
André Canvel : « Je serai bien grand devin pour répondre à cette question. Vous savez, six mois, il faut faire preuve d’humilité face à la complexité du modèle polynésien. Moi, ce que je constate, c’est qu’il y a quatre éléments qui m’ont profondément marqué depuis ces six mois. Le premier, c’est un système éducatif extrêmement agile, capable de s’adapter, s’adapter au territoire, s’adapter aussi aux populations. La deuxième chose, des personnels très engagés, très attachés à l’école. Je trouve que nos familles en métropole pourraient s’intéresser un petit peu plus à la façon dont les familles polynésiennes s’intéressent à l’école et en particulier dans les archipels éloignés. J’ai pu constater effectivement que les parents sont très présents et en tout cas sont très à l’écoute du parcours de leurs enfants. La troisième chose, c’est une terre d’innovation. Il faut sans arrêt se réinventer compte tenu des contextes. C’est quand même ici qu’on a créé la sixième à l’école et qu’on a créé la seconde au collège. Ce sont deux dispositifs qui n’existent pas en métropole et que les métropoles regardent de près et sur lesquels il nous faut absolument avancer et évaluer un petit peu les effets de ces dispositifs. Est-ce que oui ou non, ça permet à ces élèves de progresser et de réussir dans leur parcours ? Et puis la dernière chose, c’est la question identitaire. Je trouve qu’on a une école capable à la fois de s’ouvrir vers le monde grâce aux programmes qui nous sont proposés, aux examens qui permettent aux élèves polynésiens de quitter la Polynésie pour se former ailleurs, mais en même temps cet attachement à cette identité culturelle qui est fondamentale. Et on retrouve dans les activités artistiques, culturelles, sportives du Fenua, des ingrédients pour mieux apprendre. »
TNTV : Violence, addiction, obésité, écrans, quels sont aujourd’hui les défis prioritaires du système éducatif polynésien ?
André Canvel : « Vous avez parfaitement bien résumé. Le premier des défis, c’est les savoirs fondamentaux. Je crois qu’en fait, on ne peut construire une société cohésive que si à un moment donné, nos enfants apprennent à lire, écrire ensemble, à être capables d’avoir les bases des outils mathématiques et scientifiques, une culture du numérique. C’est la base. Cette base-là est fragile, il faut qu’on y travaille. Deuxième enjeu que je vois, c’est un enjeu qui est en lien avec la continuité du parcours. On a des discontinuités très fortes. Nos enfants polynésiens peuvent être amenés à quitter très tôt leur famille, à quitter très tôt leur archipel. Et ces discontinuités peuvent parfois entraîner des ruptures scolaires, voire des décrochages scolaires massifs, en particulier au collège, mais aussi au lycée. Troisième, si vous voulez bien, c’est l’équité territoriale. Simplement, l’équité territoriale, j’y tiens absolument. Je pense qu’il faut absolument décentraliser. On parle de centralisme parisien, mais il faut décentraliser ici. Ne pas parler que de l’école à Tahiti, il faut aussi parler de l’école dans les autres archipels, parce qu’elle mérite qu’on s’y intéresse et qu’on y investisse beaucoup. »
TNTV : Dernière question, rapidement. La nouvelle convention État-Pays pour l’éducation doit être adoptée avant la fin de l’année. Vu le contexte politique actuel, êtes-vous confiant ?
André Canvel : « Toujours confiant. Je suis confiant pour une raison très simple. Je ne vois pas comment on ne peut pas se mettre d’accord pour la question de l’avenir de nos enfants. C’est impossible. Le politique doit être capable de dépasser les clivages pour s’intéresser aux générations futures. »



