« Les vrais prédateurs sont à l’extérieur » : les pêcheurs contre l’extension des Aires marines protégées

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Ils veulent bien protéger l’océan et ses espèces, mais pas à n’importe quel prix : face aux nouvelles zones de protection renforcées, les pêcheurs hauturiers et côtiers dénoncent une accumulation de contraintes alors que la filière traverse déjà une période difficile. Ils appellent le pays à ne pas se tromper de combat.

Protéger les océans, oui, mais « pour qui et contre qui ? » demandent les pêcheurs. À l’Est comme à l’Ouest de l’aire marine Tainui Atea couvrant l’ensemble des eaux polynésiennes, les zones de protection forte créées l’an dernier s’étendent sur 1,1 million de kilomètres carrés. Un effort déjà « considérable » pour les pêcheurs qui se voient privés aujourd’hui de 500 000 km2 supplémentaires au Nord et au Sud.

« On protège déjà plus de 20 % de notre ZEE. Pourquoi en rajouter alors qu’on n’a pas encore fait le point ? » demande Yann Ching, président de l’Association des armateurs de pêche hauturière. « D’autant plus qu’il faut se rappeler, et tout le monde est d’accord pour le dire, que la pression sur l’espèce et sur l’océan, ce n’est pas les Polynésiens qui le font, c’est l’extérieur, ce sont les pêcheries étrangères. (…) Nous, on nous avait dit que ces AMP c’était pour donner l’exemple, pour combattre l’étranger. Pourquoi on rajoute une pression supplémentaire aux pêcheurs locaux ? » 

 

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Une « incohérence » d’autant plus difficile à accepter pour les professionnels que leur activité est reconnue comme durable et qu’elle couvre, selon eux, plus de 80 % de la consommation locale. Un pilier de la sécurité alimentaire, enjeu stratégique pour le Pays. Dans ce contexte, l’objectif de tripler les prises de pêche en Polynésie n’a plus de sens pour eux. « Il faut l’oublier, point barre ! » résume Yann Ching.

Du côté du Pays justement, on souligne que le zonage a été étudié pour limiter son impact sur la pêche hauturière. « La détermination des AMP s’est faite en dehors des zones que peuvent atteindre nos pêcheurs hauturiers. On a estimé à 1,6% de l’effort de pêche dans ces AMP » indique le président, Moetai Brotherson.

Mais selon les pêcheurs, si les volumes ont été maintenus, c’est parce que qu’ils ont redoublé d’investissement sur fonds propres. Un coût qu’ils ne pourront pas continuer à absorber avec toutes les difficultés que traverse la filière. D’autant que la pêche est saisonnière, que le thon est un poisson migrateur et que les prévisions de super El Niño menacent de perturber la distribution des stocks. « On n’est pas du genre à naviguer à vue, on navigue en bon père de famille et on essaye d’anticiper les choses, rappelle Yann Ching. (…) Si on est dans l’obligation pour des raisons climatiques, justement, d’aller pêcher plus loin, on le fera. On a fabriqué des bateaux de 19,50 à 20 mètres, qui peuvent nous permettre d’explorer toute la zone et de pêcher dans toute la zone économique exclusive. »

Recul des exportations de 30 à 35% en 2025

Qui dit plus de distance à parcourir, dit aussi plus de carburant, dans un contexte marqué par l’inflation et la forte dépendance aux hydrocarbures. Les professionnels doivent aussi composer avec l’arrivée de quotas en 2027, des difficultés croissantes à l’export et la perte du label « MSC Pêche durable », devenu incontournable à l’étranger.

« Pour accéder à certains marchés, on est obligé d’avoir ce label », explique le co-gérant de la société Ocean Products Tahiti, et vice-président de l’association des armateurs de pêche hauturière, Vatea Moarii. Notre label a été suspendu le 27 mai, depuis on a des portes qui se ferment à l’export. Export qui est déjà en chute importante, on parle de 30 à 35% de baisse en 2025, en raison essentiellement de ce qui se passe sur le marché américain. Donc ça ne va pas aider la filière qui est déjà dans une phase difficile. »

Dans ce contexte, l’influence des grandes ONG dans la multiplication des AMP est vue d’un très mauvais œil. La création en janvier dernier d’un fonds de « 15 millions de dollars », soit 1,5 milliard de francs, par neuf ONG au sein du collectif Te Moana (Blue Nature Alliance, Pew Bertarelli Ocean Legacy, Blue Marine Foundation, Wyss Foundation, Becht Foundation, Bezos Earth Fund, Oceans5, Bloomberg Foundation) pour accompagner la création de nouvelles AMP est perçu comme une « forme d’ingérence » par les pêcheurs qui dénoncent des « conflits d’intérêts » dans la politique de protection des océans.

« 15 millions de dollars rapporté à 1,6 million de kilomètres carrés, faites le calcul et voyez pour quel prix on a vendu notre souveraineté » fustige Vatea Moarii. « Oui, ces ONG peuvent phagocyter des tissus administratifs ou associatifs. Oui, ils ont une influence qui va orienter certaines décisions. Et on estime aujourd’hui, que ces décisions vont à l’encontre des intérêts de la filière et des Polynésiens d’une manière générale. »

Dans la région, le difficile équilibre entre protection, développement économique et moyen de surveillance de vastes espaces pose un vrai débat, comme en Nouvelle-Calédonie. Pour les organisations de pêches hauturières comme côtières, il ne faut pas se tromper de combat : « Les vrais prédateurs sont à l’extérieur » assène le président du syndicat des marins pêcheurs palangriers de la Polynésie française, Guy Porsenni. « Un palangrier fait à peine une tonne par jour quand un senneur en fait 100 par jour ».

S’ils veulent bien faire un effort, ils refusent de le faire au détriment d’une filière qui représente plus de 2 000 emplois. « ça va finir par péter » met en garde Yann Ching, « c’est pour ça qu’aujourd’hui, on est si nombreux, on a le syndicat des marins-pêcheurs hauturiers et les syndicats des pêcheurs côtiers qui sont avec nous, parce qu’ils savent que ces décisions là impactent toute la filière et les emplois qui sont derrière ».

Pour préserver la filière les pêcheurs préviennent qu’il faudra un accompagnement du Pays. Et redoutent désormais de nouvelles annonces. Le débat est loin d’être clos. D’ici 2030, la France vise la protection de 30 % de son territoire, dont 10 % sous protection forte. Les eaux polynésiennes jouent donc un rôle clé dans cet objectif national.

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