La vocation de médecin de Stéphanie est née dans les couloirs du service maternité de l’hôpital, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Elle se souvient surtout de l’ambiance. Des soignants qui circulent, des patients, de cette agitation permanente qui donne au lieu une intensité particulière. L’hôpital comme un monde à part, où tout semble grave, urgent, important : « Je me suis dit : je veux travailler à l’hôpital. »
À l’origine, elle se projette plutôt en obstétrique. L’idée d’accompagner les naissances, de suivre les patientes sur la durée, l’attire naturellement. Mais au fil des études, cette envie évolue et l’idée de se concentrer sur une seule spécialité lui paraît trop étroite.
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Puis viennent les urgences. Un stage déterminant dans son parcours. Elle y découvre un univers où rien ne se ressemble, où chaque journée oblige à s’adapter, à décider vite, à passer d’un nourrisson fébrile à un arrêt cardiaque, d’une fracture banale à une urgence vitale : « Aux urgences, on peut presque tout faire sans être spécialiste, on touche à tous les appareils, et à toutes les couches de la société. »
Bordeaux, l’apprentissage de l’éloignement
Chez les Malateste, on est plutôt instituteurs que médecins. Ses parents enseignent, comme une grande partie de la famille. Aucun modèle hospitalier à suivre, aucun mentor médical. Son choix de carrière est donc personnel.
Stéphanie fait sa première année de médecine à l’Université de la Polynésie française (UPF), grâce à la convention avec l’Université de Bordeaux. Avec le recul, elle mesure ce que cette année passée auprès de sa famille lui a permis de réussir la première sélection réputée impitoyable, sans avoir à affronter en même temps l’exil, le froid, la solitude en France. « Je pouvais me concentrer uniquement sur mes études : étudier, dormir, étudier, dormir. Mes parents étaient là. C’était une vraie chance. »

Puis vient le départ pour Bordeaux. Elle évoque un choc climatique et culturel : il faut apprendre à vivre seule, affronter le froid, connaître les codes sociaux… Rapidement, les études prennent toute la place. Les stages, les gardes, les cours, les examens. Dix années qu’elle confie ne pas avoir vues passer.
Dans cette vie étudiante dense, l’association des Tahitiens de Bordeaux devient un refuge. Un lieu pour retrouver les siens : « Ça nous a permis de retrouver un petit peu nos bases, nos valeurs, notre ambiance. » Une famille de substitution, indispensable quand on vit à plus de 18 000 kilomètres de chez soi.
Partir pour mieux revenir
Même loin du fenua, elle n’a jamais envisagé de rester en métropole : « Ma maison, c’est ici. »
Avant de rentrer, elle choisit de prolonger un peu l’expérience. Deux années supplémentaires pour “faire son bagage” et « revenir mieux armée ». Guyane, Martinique, stages ailleurs, d’autres hôpitaux, d’autres urgences, d’autres façons de travailler.

En 2019, elle rentre à Tahiti et rejoint les urgences du CHPF, où elle travaille encore aujourd’hui : « On est à l’hôpital public par choix. On n’est pas là juste pour ramasser de l’argent. Si c’était le cas, on serait ailleurs. »
C’est là que passent toutes les urgences, tous les profils, toutes les détresses.
Les urgences, entre adrénaline et usure
La réalité quotidienne, elle, est loin des séries médicales, qu’elle avoue pourtant avoir regardé. Il y a certes l’adrénaline, les urgences vitales, les déchocages, mais cela ne représente qu’une partie du métier. Beaucoup du quotidien se joue dans l’attente, l’organisation, les familles à rassurer ou encore les patients qui s’impatientent.
Sur l’écran du service, les noms s’accumulent. À partir d’un certain seuil, tout passe au rouge : « Nous, on voit l’écran devenir rouge… et on se dit : vite, il faut en voir d’autres. »
Douze heures de garde. Parfois vingt-quatre. Les nuits, les week-ends, les jours fériés… Une organisation qui ne laisse que peu de place au reste. Et depuis que Stéphanie est maman, cette réalité pèse différemment : « Ce n’est pas tout le monde qui accepterait de bosser la nuit, les week-ends, tous les jours fériés, et de donner des heures qu’on ne passe pas avec nos enfants. »

L’urgentiste de 38 ans le reconnaît sans détour : oui, elle est fatiguée. Mais pas seulement à cause des urgences. Il y a aussi son fils de deux ans, la vie de famille, l’envie de réussir à tout tenir ensemble.
Faire vingt ans aux urgences ? Avant, peut-être. Aujourd’hui, avec la hausse de fréquentation, la lourdeur des cas et la pénurie de médecins, la projection semble plus fragile : « Vingt ans, ça ne me semble envisageable que sous certaines conditions » admet-elle.
Soigner ici, autrement
Exercer en Polynésie impose d’autres réflexes. Il y a les évacuations sanitaires, les bébés en couveuse à transférer, et toutes les spécificités insulaires qui n’existent pas en métropole : « Un Evasan sur un bébé en couveuse aux Marquises, il faut qu’on soit prêt. On a des couveuses spéciales, conçue exprès pour ici ».


Elle parle également de ces patients beaucoup plus jeunes qu’en France hexagonale. Des diabètes à 30 ans, des dialyses à 50, des complications lourdes qui arrivent trop tôt. Une réalité qui l’a frappée dès son retour au fenua : « Quand on a le diabète à 30 ans, qu’on est dialysé à 50 ans, ce n’est pas normal. »
Pour Stéphanie, la prévention reste essentielle. Les habitudes de vie, l’alimentation, la banalisation de certains comportements jouent un rôle immense.
Médecin hyperbare et bientôt allergologue
Malgré les gardes, malgré la fatigue, Stéphanie Malateste continue de se former. Médecine hyperbare d’abord, une spécialité pensée avant même son retour, pour apporter une compétence utile au territoire. Puis aujourd’hui, l’allergologie. Une formation suivie à distance, avec des cours en visioconférence à trois heures du matin, entre deux gardes et les réveils de son fils.
« Il y a beaucoup de demandes et peu d’allergologues sur le territoire, j’aimerai acquérir cette compétence et la mettre au service du peuple, si possible. »
Quand des jeunes lui demandent conseil, ellle parle d’années longues, de sacrifices, d’un premier salaire au SMIC… mais elle parle aussi d’un métier qui a du sens : « La médecine, c’est un appel. Si vous avez l’appel, faites-le. »



