Si le réchauffement rapide du Pacifique tropical laisse présager un événement majeur, un élément clé manque encore à l’appel: l’affaiblissement des alizés, capables soit d’amplifier brutalement El Niño, soit d’en limiter la puissance.
Ces vents et les interactions atmosphériques qui en découlent restent difficiles à anticiper, maintenant l’incertitude sur la puissance du phénomène, qui pourrait entraîner la planète vers de nouveaux records mondiaux de chaleur.
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Alerte rouge
Selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), il existe environ 80% de chances qu’un épisode El Niño se développe d’ici juillet.
Depuis plusieurs semaines, la température de l’eau dans certaines zones clés du Pacifique équatorial augmente rapidement, et une masse d’eau anormalement chaude s’accumule sous la surface.
Au point que plusieurs services météorologiques de référence prévoient des températures océaniques supérieures de 2,5°C, – voire plus – par rapport aux normales, d’ici la fin de l’année – des niveaux exceptionnellement élevés.
Pour Adam Scaife, responsable des prévisions à long terme au Met Office britannique, cet El Niño pourrait être le plus puissant depuis des décennies, voire d' »une intensité record » .
Depuis le premier épisode El Niño majeur enregistré à l’ère moderne, en 1877/78, seuls ceux de 1982/83, 1997/98 et 2015/16 ont dépassé 2°C de réchauffement.
« Quelque chose se prépare, c’est certain. Nous en sommes convaincus, et tout porte à croire qu’il s’agira d’un événement majeur » , déclare M. Scaife à l’AFP.
Des vents capricieux
La NOAA estime à un tiers la probabilité que l’épisode atteigne ou dépasse les 2°C, seuil des « super El Niño » .
Cependant, certains éléments clés restent à déterminer, explique à l’AFP Michelle L’Heureux, responsable du programme El Niño-Oscillation australe (ENSO) au sein de l’institut américain.
Les épisodes El Niño se renforcent à mesure que l’océan et l’atmosphère interagissent durant l’été, modifiant pression atmosphérique, couverture nuageuse et vents.
Cette boucle de rétroaction peut transformer un El Niño modéré en un événement dévastateur, exacerbant chaleur et conditions météorologiques chaotiques à l’échelle mondiale.
Parmi les signes distinctifs des épisodes les plus puissants figure l’affaiblissement des alizés soufflant d’est en ouest le long de l’équateur.
Mais ces vents peuvent aussi se renforcer de manière inattendue, freinant voire inversant la progression d’El Niño, explique Mme L’Heureux.
« L’intensité de cet événement dépendra probablement de ces détails, comme les vents de basse altitude, que nous ne pouvons pas prévoir plusieurs mois à l’avance » , souligne-t-elle.
Vague de chaleur à venir
El Niño atteint généralement son pic vers décembre. Mais la chaleur océanique se dissipe lentement et peut continuer à faire grimper les températures mondiales l’année suivante.
De nombreuses années de chaleurs records — notamment 1998, 2010, 2016, 2023 et 2024 — ont suivi d’importants épisodes El Niño ou se sont développées parallèlement.
Des climatologues interrogés par l’AFP estiment que des records mondiaux pourraient être battus dès 2026, mais que l’année à surveiller sera surtout 2027, où un « nouveau record de chaleur mondiale pourrait facilement être atteint » selon M. Scaife.
Un monde différent
On ignore encore si le réchauffement climatique influence l’intensité d’El Niño. Le dernier épisode, en 2023-2024, a été moins intense que ceux de 1982-1983 et 1997-1998, ce qui rend toute tendance difficile à établir.
Mais alors quels effets attendre du prochain El Niño? Les scientifiques soulignent que des épisodes plus intenses augmentent la probabilité de conséquences plus graves.
Dans un monde déjà réchauffé, où chaleur et humidité s’accumulent dans une atmosphère et des océans sous tension, même un El Niño modéré peut favoriser des phénomènes extrêmes.
« Les conséquences de cet El Niño – sur les précipitations et, bien sûr, la température – s’ajoutent au changement climatique et pourraient bien être plus importants que tout ce que nous avons connu par le passé » , estime M. Scaife.
Si chaque El Niño est différent, ses épisodes majeurs suivent souvent des schémas familiers : sécheresse dans certaines régions de l’Amazonie, de l’Indonésie et de l’Australie, perturbation de la mousson indienne et redistribution des précipitations dans les régions tropicales.
Mais le changement climatique a tellement modifié la situation de référence que « l’histoire est un guide moins fiable pour les prévisions saisonnières » , note auprès de l’AFP la climatologue Felicity Gamble, du Bureau australien de météorologie.
« Ce qui s’est passé lors d’un El Niño il y a 20 ans est probablement très différent de ce à quoi on pourrait s’attendre aujourd’hui » , estime-t-elle.
Malgré ces incertitudes, le Bureau de météorologie australien table sur un El Niño potentiellement à +2,8°C, ce qui constituerait un événement historique.



