Tahiti Nui Télévision : Vous avez déclaré que la croissance, c’est une question institutionnelle avant tout ?
Aurélien Portuese, professeur à l’université de Miami : “Exactement, ce n’est pas du tout une question de géographie, puisque l’histoire et les études comparatives nous le démontrent. D’autres îles, bien moins dotées géographiquement, plus petites… ont réussi à se développer. Donc, quels ont été les changements que ces îles-là ont fait ? C’est tout simplement des changements réglementaires, fiscaux, d’attractivité juridique et fiscale, pour accroître cette compétitivité internationale de n’importe quel territoire, quel qu’il soit. Je pense qu’on est, encore plus avec l’âge du numérique et l’âge de l’intelligence artificielle, dans des économies qui dépendent de moins en moins du sol ou des secteurs primaires et secondaires, et davantage du tertiaire. Donc, c’est tout à fait possible. La Polynésie française a un potentiel extrêmement important et intéressant. Mais il faut avoir les leviers pour utiliser l’autonomie réglementaire et fiscale de la Polynésie à bon escient.”
Justement, la Polynésie a une autonomie réglementaire et fiscale. Donc, elle peut agir là-dessus ? Qu’est-ce qu’elle peut faire, concrètement ?
“Un exemple très simple. C’est démontré par la littérature économique, par l’histoire, qu’une sécurité juridique, une clarté juridique importante, aide à la prospérité. C’est-à-dire d’avoir des droits de propriété extrêmement clairs, d’avoir des contrats qui peuvent être exécutés, mis en place par des tribunaux de façon rapide, efficiente, ou par des procédures d’arbitrage, ou par des procédures de médiation, tout ça, ça participe à l’attractivité juridique d’un territoire. Or, là, on voit actuellement, en Polynésie française, que les droits de propriété sont extrêmement mal définis. Que ce soit en baux emphytéotiques, ou par les procédures d’indivision qui empêchent la vente, l’achat, ou qui font juste peur à des investisseurs étrangers ou locaux.
Et ces droits de propriété mal définis, ça suppose juste des réflexions et des réformes de bon sens qui ne coûtent rien aux contribuables, juste qui rapportent. Après, les blocages sont évidemment politiques, ou institutionnels, ou en tout cas dans la culture.
Mais garder des situations comme l’indivision en Polynésie française, alors qu’on sait que ça a un coût extrêmement élevé, ce ne sont pas des situations viables quand on a une vocation à développer la Polynésie française comme territoire à compétitivité internationale. Il faut savoir que si ça ne fait pas de sens pour les Polynésiens et pour les Tahitiens, ça fait encore moins de sens pour un investisseur étranger qui, parfois, ne parle pas la langue, ne comprend pas le territoire. Donc, il faut que ce soit des solutions extrêmement simples qui attirent les capitaux.”
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La Polynésie, on le sait, c’est un petit marché avec assez peu de concurrence. Peut-on ouvrir aujourd’hui à la concurrence, malgré l’étroitesse du marché ? Est-ce qu’on a intérêt à le faire ?
“Ça dépend de chacune des industries, chacun des secteurs du marché. Si c’est pour ouvrir à la concurrence, pour augmenter seulement le nombre d’opérateurs dans un marché donné pour que tous ces opérateurs-là, ensuite, meurent parce qu’il y a des marges trop fines ou qu’ils ne sont plus rentables, non, évidemment, la concurrence peut tuer l’innovation. C’est ce que j’ai démontré dans mon propos. Il y a juste un niveau optimal de concurrence. Il faut ouvrir à la concurrence des secteurs fermés par le monopole public, qui sont réglementés et régentés, mais il ne faut pas forcer à la concurrence artificielle des secteurs qui ont des marges extrêmement fines et où l’introduction artificielle d’un acteur supplémentaire rendrait l’entreprise en bankrupt.
On a tous des exemples, l’aérien, les télécommunications… les grosses industries où il y a vraiment des investissements à faire. Il faut qu’il y ait un recoupement de ces investissements sur le long terme, un retour sur investissement. Si la concurrence, c’est détruire tout retour sur investissement, alors là c’est la concurrence qui tue les concurrents et qui tue donc le dynamisme de l’innovation. Il y a un juste milieu à avoir entre la concurrence et l’innovation. L’innovation suppose des marges, suppose du long terme, suppose un retour sur investissement. Si on est dans une lutte acharnée contre toute marge d’entreprise, alors on est dans une lutte acharnée contre l’innovation potentielle de ces entreprises.”
La Polynésie est dépendante à 95 % des importations, mais vous dites qu’elle peut aller vers la dépendance économique. Comment ?
“Si c’était vrai avant, c’est encore d’autant plus vrai aujourd’hui. Non seulement par la révolution digitale qu’on a connue sur les dix dernières années, mais surtout par la révolution de l’intelligence artificielle qui arrive. S’il y a un problème de l’insularité qui est évident, c’est le transport. Les services s’exportent extrêmement bien et on a énormément de cas d’école, d’îles qui ont rétabli une balance commerciale équilibrée, voire un excédent commercial qui génère des rentes et génère des dividendes pour la population par l’exportation de services. On importe des biens que, évidemment, on ne peut pas produire, des biens agricoles, d’alimentation, et on exporte des services parce que la matière grise, parce que la formation, parce que l’éducation, parce que cette capacité à utiliser l’énergie, les ressources naturelles pour de l’énergie qui va alimenter les data centers, qui va alimenter les exportations de services. Tout ça, c’est relativement faisable. Encore une fois, les câbles Google le démontrent, la Polynésie française est quand même dans un hub qui est très intéressant. On a toujours ce réflexe de regarder vers la métropole, mais il faut regarder le marché géographique avoisinant, que ce soit l’Australie, la Chine, le Japon, Hawaï ou l’Amérique latine. Ce sont des marchés avoisinants qui doivent pouvoir être des marchés de conquête pour les entrepreneurs. Il faut importer des biens, parce que la Polynésie n’a pas vocation à produire l’alimentation. Il faut exporter davantage de services. Et ça, il n’y a aucun obstacle à l’exportation de services, si ce n’est la formation, la digitalisation et l’adoption de la révolution IA qui arrive et qui est à portée de main de tous.”
On a du mal à voir quels services on peut exporter…
“Par exemple, une île aux Bermudes n’avait même pas d’eau potable sur son île. Une situation bien pire que la Polynésie française, il n’y avait pas d’eau potable. Ils sont spécialisés dans la réassurance. Dans la banque d’assurance, c’est des compagnies d’assurance. Il y avait ce système de niches. Les compagnies d’assurance doivent elles-mêmes s’assurer. Et en fait, ils sont devenus des champions mondiaux du marché de la réassurance qui est un tout petit marché de niche et qui génère des milliards d’euros d’exportation parce qu’il faut domicilier une entreprise aux Bermudes qui prend juste trois bureaux. Il faut mettre quelques employés et ils prennent des contrats et après, ils exportent ces services d’assurance.
Et des exemples comme ça, on en a plein d’autres sur la financiarisation de l’économie, sur comment on peut créer avec les banques, avec les assurances, des produits financiers, des produits qui exportent. C’est tout à fait possible. On est aussi sur des fuseaux horaires qui sont intéressants, que ce soit pour la côte ouest américaine, que ce soit pour le Japon. Il y a des capacités à produire une économie de services exportatrice sur ces marchés-là. Australie, etc. Dans des fuseaux horaires les plus proches, qui est absolument sous-exploité. Et l’exemple de Bermudes, on en a plein d’autres.”
On sait que le mot d’ordre aujourd’hui, c’est la croissance. Mais on s’aperçoit que ce modèle économique a du mal parce qu’on voit les mouvements de protestation en France qui demandent un retour au pouvoir d’achat. En Polynésie, les écarts sociaux n’ont jamais été aussi grands… Comment peut-on rassurer le Polynésien qui aura peut-être du mal à remplir son panier ce soir, de se dire que cette croissance, cette innovation, lui permettra demain de mieux vivre ?
“C’est le pouvoir d’achat. Le mot croissance peut peut-être parfois être abstrait, mais par contre, quand on remplit son frigo, ça c’est très concret. On a expliqué comment ça se fait que les Polynésiens, les Tahitiens achètent à 38 % plus cher que la métropole, alors que les autres territoires d’outre-mer, La Réunion, etc., achètent à 15 % plus cher. Évidemment, il y a un coût de l’insularité. Évidemment, il y aura un coût plus cher parce que vous êtes une île. Mais 38 %, ce n’est pas un coût plus cher, c’est un coût artificiellement plus cher. Le coût naturel plus cher, ça devrait être du 10 à 15 %. Donc, le pouvoir d’achat, que ce soit des préoccupations, mais c’est totalement normal, et ça doit être des préoccupations parce qu’on a failli d’un point de vue réglementaire, d’un point de vue fiscal, on a failli à rendre une vie moins chère. Et donc, générer de l’exportation, ça va financer les importations, ça va permettre de réduire des taxes d’importation qui participent à la vie chère et ça, ça va être vu dans le caddie de chacun des Tahitiens et des Polynésiens à la fin du mois.”
Donc ça, c’est la fiscalité et non pas la marge des entreprises ?
“Exactement, il y a les deux leviers.”
En parlant de fiscalité, la Taxe de Développement Local (TDL) et les lois de douane, ça contribue à enchérir les prix. Est-ce qu’on peut s’en passer ou est-ce qu’il faut les réformer encore ?
“Évidemment, on ne peut pas s’en passer du jour au lendemain, mais avec une ambition, j’ai discuté avec le président, cette ambition de cap 2033, des ambitions d’emploi dans le numérique, on peut avoir une ambition à 5, 8, 10 ans de réduction progressive et par palier, chaque année de cette taxe. C’est tout à fait possible de supprimer une taxe, c’est juste que ça fait un trou dans les recettes fiscales et qu’il faut s’adapter. La meilleure adaptation, c’est par la création de richesses. On peut après réduire des dépenses, mais c’est surtout par la création de richesses. Et donc créons des richesses, ce qui financera des suppressions d’impôts qui pèsent sur les Polynésiens chaque fois qu’ils font leurs courses, et là on aura les fruits tangibles de la croissance. Ce n’est pas la croissance pour la croissance, c’est la croissance pour le pouvoir d’achat parce qu’on aura réussi à avoir une stratégie de diminution, voire de suppression de cette taxe. Taxe qui pèse. Quand vous rajoutez la taxe, plus la TVA, plus des fois une taxe sur le chiffre d’affaires… Ça devient une surtaxe artificielle qui explique le delta, la différence entre la Polynésie française et d’autres territoires d’outre-mer, soit La Réunion ou la Martinique.”
Dans votre exposé, vous avez parlé que d’ici 2035, si la Polynésie n’actait pas un redynamisme, notamment dans l’innovation, c’était près de 500 milliards de perdus. Est-ce que vous pensez que vous avez suffisamment sensibilisé les autorités et les patrons pour qu’ils comprennent que 500 milliards, c’est quand même pas rien ?
“C’est absolument énorme. Le plus grand coût, c’est le coût qu’on ne voit pas, c’est le coût d’opportunité, c’est le coût de l’inaction et j’ai essayé dans le modèle que j’ai développé de chiffrer ça. Alors évidemment, c’est des projections, ce n’est pas basé sur des données évidentes, c’est juste un ordre de grandeur. Je crois que les entrepreneurs sont de plus en plus sensibles et je crois que les responsables politiques avec lesquels j’ai parlé ces derniers jours, comprennent. Après, peut-être comme en métropole, il y a des blocages politiques et même les responsables politiques eux-mêmes n’ont pas tous les leviers. Après, c’est les citoyens qui décideront, mais en tout cas, il y a quand même une sensibilisation qui n’est pas négligée, qui n’est pas négligeable et qui prend de l’ampleur. Parce qu’au fin du fin, même les responsables politiques ou même les citoyens, ils savent que cette situation n’est pas tenable. La France est dans une situation complètement exempte fiscalement. Donc la Polynésie dépend de transferts d’un territoire, la métropole, qui elle-même est au pied du mur fiscal. Donc la Polynésie elle-même se met dans un niveau de dépendance très dangereux auprès d’un pourvoyeur de fonds qui – dans six mois, il y a les élections – qui pourrait réduire, voire même pire. Donc ce n’est pas viable. Je parlais d’indépendance, indépendamment des débats politiques d’indépendantistes sur la Polynésie, il y a une question de souveraineté alimentaire, de souveraineté économique.
Il n’y aura pas de débat d’indépendance politique sans indépendance économique. Donc créons l’indépendance économique, créons la création de richesse, réduisons les taxes, réduisons la dépendance à la métropole, et à partir de là on peut avoir un débat apaisé de voilà, on a notre destin du pays, du territoire en main, que faisons-nous ? Ça, c’est une deuxième question. Mais là on ne peut pas avoir cette question-là parce qu’on est en état de dépendance.”
N’est-on pas aussi dépendant en fait de la politique étrangère de la France ? On a vu des projets qui ont avorté parce que chinois, parce que d’autres pays… Est-ce que la Polynésie doit également se détacher de cette politique étrangère ?
“Exactement. Il y a ce qu’on appelle la diplomatie économique. Alors évidemment, la diplomatie n’est pas du ressort de la Polynésie, mais faire de la diplomatie économique comme je citais certaines îles, enfin je reviens aux Bermudes, qui font partie du Royaume-Uni et ils arrivent à avoir cette diplomatie. Tout en faisant partie d’un grand pays européen, on peut avoir une diplomatie économique qui sur certains investissements, sur certains voilà, les câbles de Google ou Starlink… on peut avoir des investissements très spécifiques qui font fi du contexte géopolitique et autres. Aussi, Paris n’a plus les moyens de restreindre la diplomatie économique d’un territoire autonome et libre comme la Polynésie. Donc, après, il faut aussi avoir un peu de courage. Qu’est-ce qui est autorisé ? C’est autorisé jusqu’à ce que ce soit interdit et rentrer dans un rapport de force. Et on est dans un rapport de force dans le monde international. On le voit. Les douanes par-ci, les douanes par-là, on est dans des rapports de force entre alliés. Donc un rapport de force entre la Polynésie et la métropole, ça serait pas nouveau, mais en tout cas il faut se le saisir en disant voilà, ne nous empêchons pas d’attirer des investisseurs qui soient d’Australie, des îles Cook ou d’Amérique latine ou de Chine, ça n’a rien à voir avec la politique de la métropole.”



