Trafic de drogues : « on doit évoluer dans les contrôles et la répression », estime le parquet

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Trafic de stupéfiants, violences conjugales, sécurité routière, drame d'Afaahiti : la procureure de la République Solène Belaouar fait le point sur les principaux chantiers du parquet en Polynésie. La magistrate plaide pour une action coordonnée entre l’État, les communes et les acteurs judiciaires, en misant sur la prévention, la sanction adaptée et la proximité judiciaire. Interview.

Les communes luttent aux côtés de l’État contre le trafic de drogue, les Tavana, que vous avez appelés en fin d’année dernière à un engagement collectif. L’idée, finalement, c’est de mettre à profit leur connaissance du terrain.
Solène Belaouar, procureure de la République : « Oui, c’est exactement ça. L’implication des tavana dans la lutte contre l’insécurité d’une manière générale et dans la lutte contre la consommation et les trafics de stupéfiants, est essentielle. Et c’est pour ça aussi qu’en fin d’année dernière, j’étais aux côtés de M. le Haut-commissaire pour leur présenter le plan de lutte anti-stupéfiants et recueillir leurs observations. Ce sont eux qui connaissent le mieux leurs ressorts et les administrés. Et ils ont des leviers d’action, en concluant des conventions de coordination entre la gendarmerie nationale et les mutoi dans les îles ou avec la police sur la zone de la DTPN. Cette coordination est essentielle pour que les informations circulent, et parce que ce sont eux qui connaissent le mieux le terrain » .

TNTV : Pour cela, il faut des moyens. On l’a vu, il y en a déjà engagés, mais sont-ils suffisants ?
Solène Belaouar :
« Il y a un certain nombre de moyens juridiques. Au regard de la situation sur le territoire, notamment concernant le trafic de drogue. Oui, la question des moyens, c’est un peu un puits sans fond, parce qu’on voudrait toujours plus de moyens. Les moyens qu’on a, ils existent, ils sont importants, mais il faut qu’on les utilise bien. Et pour ça, il faut bien travailler ensemble. Ces coordinations, ces échanges d’informations, l’exploitation des nouveaux outils que nous offre la loi narcotrafic, j’y pense notamment avec les outils administratifs qui sont entre les mains du haut-commissaire. Tout ceci se coordonne avec les services judiciaires, avec les communes et tous les acteurs » .

 

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Les procès s’enchaînent au palais de justice pour le trafic de drogue. Est-ce que vous constatez de votre côté une professionnalisation des trafics, une meilleure structuration des réseaux ?
Solène Belaouar : « D’abord, il faut rappeler, quand on parle de trafic de stupéfiants, qu’on fait face en Polynésie à trois types de phénomènes et qu’on lutte contre la consommation et les trafics de toutes les drogues. On a en Polynésie la consommation, la culture et les trafics de paka, qui parfois d’ailleurs peuvent être liés à d’autres trafics. Nous avons des flux souvent en transit de cocaïne ou de méthamphétamine et nous avons des arrivées sur le territoire polynésien principalement de méthamphétamine. Donc c’est l’ensemble de ces flux auxquels il faut s’attaquer aujourd’hui. »

TNTV : On le voit souvent, ce sont des familles qui viennent entières au tribunal. Est-ce que c’est toujours le cas ou est-ce qu’il y a une autre structuration aujourd’hui, peut-être plus professionnalisante ?
Solène Belaouar : « Il y a une professionnalisation dans le sens où il y a une évolution de la délinquance et c’est là, par exemple, où ce plan anti-stups est important, parce que la délinquance évolue, nous on doit aussi évoluer dans les contrôles, dans la répression. Après, en Polynésie, ce qu’on constate au tribunal, ça reste quand même des modes de fonctionnement qui sont très liés à des connaissances soit de quartier, soit familiales. Ce qui n’exclut pas des liens avec des personnes qui sont aux États-Unis, par exemple. »

TNTV : Il y a eu récemment une vente aux enchères de biens saisis par la justice. C’est efficace ?
Solène Belaouar : « C’est quelque chose qu’il faut approfondir. La prison, ça ne règle pas le problème manifestement, et ça connaît certaines limites. Par contre, la sanction financière, rappelons quand même que le trafiquant de stupéfiants, ce qu’il cherche avant tout, c’est faire de l’argent, c’est gagner de l’argent. Donc les sanctions financières, les confiscations et les ventes derrière, je pense que ça a un caractère dissuasif ».

TNTV : On entend également parler de la présence de deux nouvelles drogues sur le territoire, le fentanyl et le PTC, le “pète ton crâne”, des drogues très puissantes. Est-ce qu’il faut craindre une circulation importante dans les années à venir ?
Solène Belaouar : « On n’est pas à l’abri de l’arrivée de ces produits sur le territoire de manière ponctuelle, ne serait-ce que par les liaisons aériennes, via les consommateurs qui peuvent en avoir avec eux. Mais aujourd’hui, je n’ai pas d’informations laissant craindre des réseaux ou des consommations d’importance comme on connaît avec la méthamphétamine. Bien sûr, ça pourrait arriver. »

TNTV : La drogue qui circule même dans les prisons, autant du côté des détenus que parfois même des surveillants, est-ce que les contrôles sont suffisants ?
Solène Belaouar : « C’est évidemment une préoccupation, comme les téléphones en prison dont on a déjà eu l’occasion de parler. Et à l’égard des surveillants pénitentiaires, il y a bien sûr une sévérité et une attention absolue pour éviter toute forme de complicité. »

TNTV : Concernant les violences conjugales et intrafamiliales aux Fénois, les chiffres sont deux fois supérieurs à la moyenne nationale. Un observatoire a été créé. Est-ce que la réponse judiciaire est suffisamment adaptée ?
Solène Belaouar : « Comme en matière de lutte contre les stupéfiants, je pense qu’il y a une réponse judiciaire qui est à la hauteur du phénomène. La difficulté, c’est de faire face à un phénomène massif qu’il faut enrayer. Il faut évidemment de la prévention. On peut quand même se réjouir qu’en 2025, on n’a connu aucun homicide conjugal sur le territoire, au sens statistique du terme, mais ça ne doit pas masquer la multitude de faits de violences que nous connaissons chaque jour. Aujourd’hui, il faut des réponses adaptées, des sanctions, mais aussi des réponses qui évitent la récidive, avec notamment des soins ou des stages spécifiques. »

TNTV : Ces stages existaient déjà à Tahiti. Nouveauté, ils arrivent dans les îles. C’est aussi la justice de proximité que vous défendez ?
Solène Belaouar : « Tout à fait. On développe autant que possible ce type de stage dans les îles avec l’APAJ, par exemple, en présentiel, ou avec le service pénitentiaire d’insertion et de probation. Je tiens aussi à souligner qu’en Polynésie, et c’est une première en France, la protection judiciaire de la jeunesse, avec le parquet, a mis en place un stage dédié aux mineurs, parce que nous avons aussi des mineurs auteurs de violences conjugales qu’il faut sensibiliser très tôt. »

TNTV : L’éboulement meurtrier à Afaahiti a marqué les esprits. A-t-on plus d’éléments aujourd’hui ?
Solène Belaouar : « J’ai ouvert une information judiciaire. Cette affaire est désormais entre les mains d’un juge d’instruction et les investigations débutent, je ne peux pas en dire beaucoup plus à ce stade. Le cadre de l’information judiciaire est aussi adapté à la prise en compte des victimes. Ce que je souhaite, c’est que cette enquête permette d’établir, le cas échéant, des responsabilités et d’éclairer les autorités pour éviter que ce type de fait ne se reproduise. »

TNTV : Les routes ont été particulièrement meurtrières en 2025. Vous avez annoncé la création du délit d’homicide routier. Qu’en espérez-vous ?
Solène Belaouar : « L’homicide routier permet de mettre un nom sur ce qu’on appelait auparavant un homicide involontaire, ce qui est souvent très difficile à comprendre pour les victimes. Cela permet aussi de mieux reconnaître leurs droits. Je rappelle toutefois que sur l’ensemble des décès sur les routes, certains sont responsables de leur propre mort, ce qui renvoie directement à la notion essentielle de prévention. »

TNTV : Les attaques de chiens ont aussi marqué l’année. Pourquoi la réponse pénale est-elle compliquée ?
Solène Belaouar : « Ce qui est compliqué dans ces affaires, c’est d’établir les responsabilités et d’identifier les auteurs, notamment lorsqu’il s’agit de chiens errants ou de propriétaires difficiles à retrouver. La loi a évolué et permet désormais, dans certaines situations, de demander l’euthanasie d’un chien dangereux. Il existe aussi des outils entre les mains des tavana, et là encore, c’est un travail collectif entre le Pays, l’État et les communes. »

TNTV : Le travail en collaboration, c’est le mot de la fin pour 2026 ?
Solène Belaouar : « Oui, je rejoins cette idée-force. En 2026, nous abordons ces enjeux avec un élan collectif entre les services de l’État et le pays. Cela offre de vraies perspectives et c’est encourageant. »

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