Neuromythes et numérique : invitée de Ludovia, Séverine Erhel déconstruit les fausses croyances

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Invitée de l'événement Ludovia cette année, Séverine Erhel, professeure des universités en psychologie du numérique, porte un regard sans concession sur nos usages connectés. Entre l'omniprésence de l'intelligence artificielle chez les lycéens et la "prédation de l'attention" exercée par les réseaux sociaux, les défis pour la jeunesse sont immenses. Dans cet entretien, elle déconstruit les idées reçues sur les "digital natives", alerte sur les dangers de la dette cognitive et plaide pour une éducation aux médias plutôt qu'une simple interdiction. Décryptage d'une révolution numérique qui bouscule nos cerveaux.

À retenir

Le mythe du « Digital Native » : Être né avec le numérique ne rend pas les jeunes « multitâches ». Leur cerveau a les mêmes limites cognitives que celui de leurs parents ; gérer des notifications en révisant nuit gravement à l’apprentissage.

L’attention n’a pas diminué : Contrairement aux idées reçues, la capacité de concentration humaine ne s’est pas effondrée. Le vrai problème réside dans la distraction permanente et le design « prédateur » des plateformes.

L’échec de l’interdiction : Interdire les réseaux sociaux avant 15 ans est souvent inefficace (usage de VPN, contournement). La solution durable repose sur l’éducation aux médias et une meilleure régulation européenne (DSA).

Le piège de l’IA à l’école : L’utilisation massive de l’IA (90% des lycéens) pour faire les devoirs à leur place crée une « dette cognitive » : l’élève n’apprend plus et ses performances réelles chutent.

Vers une éducation active : Plutôt que d’interdire ChatGPT, Séverine Erhel estime que les enseignants devraient intégrer l’outil pour développer l’esprit critique (comparaison de sources, analyse géopolitique).

Santé mentale et algorithmes : Les designs actuels exploitent nos biais cognitifs. Une régulation est urgente pour protéger les utilisateurs vulnérables face aux contenus délétères.

TNTV : ‘Ia ora na Séverine, tu es professeure des universités en psychologie du numérique dans l’Hexagone et invitée de l’événement Ludovia cette année. Tu animes une conférence sur les adolescents et les réseaux sociaux. Aujourd’hui, on trouve un petit peu de tout, que ce soit sur Instagram ou sur TikTok, que les plus jeunes adorent, il y a même de l’information. Est-ce que les réseaux sociaux peuvent être finalement un outil d’apprentissage selon toi ?
Séverine Erhel, professeure des université en psychologie du numérique :
« C’est vrai qu’aujourd’hui, on se base beaucoup sur le dispositif réseaux sociaux, qu’on incrimine effectivement de problèmes liés à la santé mentale des jeunes. Néanmoins, il faut comprendre que dans les réseaux sociaux, c’est plus la manière dont on les utilise, en fait, qui va jouer. J’ai travaillé sur le rapport de l’Anses (l’Agence française de sécurité sanitaire, NDLR) et il y a les problématiques que peuvent poser les réseaux sociaux, mais il y a aussi des bénéfices. Effectivement, ça permet de s’informer, ça permet aussi d’obtenir du soutien social et aussi de communiquer avec ses paires, c’est-à-dire les autres, si c’est des ados, avec les autres adolescents. Et les réseaux sociaux participent aussi à l’affirmation de soi. Mais effectivement, dans le contexte dans lequel on est aujourd’hui, c’est-à-dire les plateformes auxquelles les jeunes sont confrontés aujourd’hui, on a des problèmes dans la manière dont les designs sont proposés parce qu’ils jouent beaucoup sur les biais cognitifs, sur la prédation de l’attention, et ça, ce n’est pas forcément bon pour les jeunes. »

TNTV : Et qu’est-ce que tu penses de l’interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes ?
Séverine Erhel :
« Alors pour moi, même si c’est très séduisant pour les parents, cette disposition, elle n’est pas à la hauteur des enjeux, des problèmes posés par les réseaux sociaux. Par exemple, à 15 ans et un jour, qu’est-ce qu’il va advenir d’un jeune qui va atterrir sur les réseaux sociaux, sur des systèmes qui vont demeurer tout aussi problématiques et prédateurs ? Et en plus, en n’ayant probablement pas assez d’éducation à ce type de dispositif.
En plus, cette interdiction, et ça, on commence à avoir des retours de l’Australie, elle a été largement contournée par les adolescents australiens, notamment à partir de VPN. Certains ont joué avec les systèmes d’identification de l’âge et ont réussi à les tromper aussi. On voit des manières aussi d’utiliser l’IA pour tromper les dispositifs d’identification. Et aussi, d’autres jeunes sont partis sur d’autres réseaux sociaux qui ne sont pas concernés par l’interdiction. Donc pour moi, même si effectivement ça pourrait aider les parents, le plus grand enjeu et la meilleure solution, en fait, pour pouvoir se sortir de ce problème des réseaux sociaux, c’est amener d’une part plus d’éducation aux médias. Il faut que les jeunes comprennent dans quel système ils sont, ce qu’est l’économie de l’attention, comment ça fonctionne et comment ils vont se nourrir de l’attention qu’ils vont consacrer à ces dispositifs.
D’autre part, il y a un fort besoin de régulation des réseaux sociaux et c’est très important que collectivement, je parle des politiques mais aussi de nous tous, de la société, on pousse pour avoir des réseaux sociaux qui soient plus vertueux et qui ne nuisent pas à la santé mentale de l’ensemble de la population. Comme je le disais, quelqu’un qui a des troubles du comportement alimentaire et qui va sur Instagram et qui voit toute la journée des contenus autour de l’image corporelle et qui a 15 ans et un jour, qui va protéger cette personne face à ces contenus délétères ? »

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TNTV : On voit que c’est assez difficile, justement, d’encadrer les réseaux sociaux, et le contenu qui est diffusé dessus. Est-ce que ce n’est pas un peu utopique de se dire que demain, nos jeunes ne seront pas confrontés à des vidéos qu’ils ne devraient pas voir sur les réseaux sociaux ?
Séverine Erhel :
« Alors, il y a un cadre qui existe qui s’appelle le DSA (le règlement européen sur les services numériques, NDLR), et en particulier l’article 28 qui spécifie les différents guides pour concevoir des réseaux sociaux qui vont être sécurisés. Donc déjà, si ce cadre est mis en application, et là ça se situe au niveau européen et pas français, là on devrait avoir des réseaux sociaux un peu plus vertueux parce qu’on va les obliger à mieux contrôler les contenus. Après, il y a la version éducation, et on ne peut pas, malheureusement aujourd’hui, prévenir tous les risques sur Internet. Même sur des réseaux sociaux qu’on aura potentiellement sécurisés, il y a toujours un risque, de la même manière que quand on évolue dans une ville, il y a toujours un risque minimal.
Donc il est important que les jeunes soient conscients des risques qu’ils vont prendre. Par exemple, les adolescents arrivés à la période où ils vont entrer dans une sexualité, ils vont avoir plus tendance à essayer d’échanger des nudes. Et bien là, c’est important qu’ils soient prévenus des risques que cela peut poser, du fait qu’une fois que c’est posté, ça peut leur échapper, et sur Internet, ça s’y passe très difficilement. »

TNTV : Une question sur l’utilisation des intelligences artificielles. Aujourd’hui, tout le monde utilise un peu, beaucoup, ChatGPT, Gemini ou d’autres. Est-ce qu’on n’en vient pas finalement à arrêter de réfléchir, et en particulier du côté des apprenants, des plus jeunes ?
Séverine Erhel :
« Alors, sur la question des intelligences artificielles, aujourd’hui, s’il y a un gros débat, c’est comment on les utilise. Aujourd’hui, on voit une énorme disparité entre les jeunes et leur utilisation massive de l’intelligence artificielle. Je crois qu’à partir du lycée, ils sont autour de 90 % à utiliser l’intelligence artificielle au moins une fois par mois. Et les plus âgés, en particulier les enseignants, qui eux sont nettement moins nombreux, si mes souvenirs sont bons, sont autour de 20 %. Donc déjà, il y a un écart énorme. Et en fait, ces jeunes, ils ont pris possession de cet outil.
Donc on voit aujourd’hui que même chez les adultes, cette courbe de prise de possession augmente aussi très vite. Mais sans forcément avoir compris exactement comment ça fonctionnait, et les risques que ça pouvait poser, et le fait de les utiliser correctement aussi. Aujourd’hui, ils ne sont pas formés à l’utilisation correcte de l’IA.
Ce qui se passe, c’est qu’on constate, et les enseignants constatent, que les jeunes utilisent les intelligences artificielles pour faire les devoirs à la place d’eux. Et il y a une étude qui a été réalisée par le MIT qui montre que quand on délègue complètement la réalisation des tâches à l’intelligence artificielle,(…) on crée ce qu’on appelle une dette cognitive, c’est-à-dire qu’ils n’investissent pas cognitivement la tâche, et ça ne les aide pas à apprendre et à être meilleurs en termes de performances d’apprentissage. »

TNTV : Donc finalement, la solution pour les enseignants, c’est d’interdire les devoirs maison ou tout ce qui ne serait pas sous contrôle sur table.
Séverine Erhel : « Alors ça, c’est la première solution. Effectivement, on voit même dans les universités françaises, on commence à interdire les dossiers parce qu’on n’est plus très sûr de ce qu’on obtient. Mais on donne beaucoup plus de poids à l’oral. C’est notre manière un peu de se défendre face à ça. Mais après, il faut aussi, et ce n’est pas évident, mais je pense qu’il va falloir se saisir, nous, en tant qu’enseignants de cet outil pour les amener à faire des travaux et pas être simplement dans une utilisation très passive. Aujourd’hui, par exemple, on peut demander à l’intelligence artificielle de comparer des journaux produits par exemple par le pays d’Israël versus par les pays européens pour discuter de questions géopolitiques. Et là, ça devient intéressant. Mais en tout cas, de demander à des élèves aujourd’hui de faire un truc et de ne pas leur dire comment utiliser correctement l’intelligence artificielle s’ils ont le droit de le faire, je pense que ça va mener à des comportements où ils vont faire faire à la place d’eux. Et du coup, ça va leur nuire. »

Quiz


Vrai ou Faux : les adolescents d’aujourd’hui étant digital natives sont devenus capables de réviser efficacement tout en répondant à des notifications TikTok, Instagram, donc faire plusieurs choses en même temps.

« C’est faux. Donc le mythe du digital native, on a eu énormément d’articles de journaux qui ont expliqué que les jeunes étaient capables de faire deux choses en même temps, sauf que ça reste des êtres humains. On a tous les mêmes capacités cognitives. Et notre mémoire qui gère les apprentissages, elle est limitée. Et ces jeunes-là, pendant très longtemps, se disent qu’ils sont nés dans le numérique, qu’ils sont capables de tout faire. Ben non, ils ont en fait les mêmes limites que leurs parents. Et du coup, quand ils sont en train de gérer des notifications en même temps qu’ils sont en train de faire leurs devoirs, clairement, ils sont peu efficaces en termes d’apprentissage. Ils mettent énormément de temps à faire les devoirs et ils se fatiguent aussi énormément. Et ça, c’est pas bon pour eux, globalement, pour leur capacité à apprendre ensuite, mais aussi pour leur santé mentale. »

Vrai ou Faux : utiliser une IA comme ChatGPT pour rédiger un devoir diminue systématiquement le niveau d’intelligence de l’élève ».

« Alors, je ne dirais pas intelligence parce que ça voudrait dire que finalement, on a une diminution de l’intelligence liée à l’usage de l’intelligence artificielle, ce qui aujourd’hui n’est accrédité par aucune étude. Néanmoins, quand on utilise l’intelligence artificielle pour faire à la place d’eux, on est moins bon en termes de performance et donc ça sollicite moins nos performances cognitives. Donc, on attend d’avoir plus de recul pour parler de diminution de l’intelligence. »

Vrai ou Faux : à cause des réseaux sociaux et des vidéos courtes, la durée d’attention de l’être humain est tombée à 8 secondes, fois moins que celle d’un poisson rouge.

« Alors, c’est encore un neuromythe. En fait, il y a une grande méta-analyse qui est sortie en 2024 qui a essayé d’évaluer si finalement, le niveau de concentration humain avait tendance à descendre, à être plus faible que les générations précédentes. Et ce que montre cette méta-analyse, c’est qu’en fait, il n’y a pas de diminution de la capacité de concentration.
Par contre, il faut comprendre qu’on est dans un monde où la distraction est permanente. (…)
Et après, dans cette méta-analyse qui est intéressante, elle montre aussi que le niveau d’impulsivité, c’est-à-dire la capacité à s’empêcher de faire quelque chose, en particulier chez les enfants, a tendance à diminuer. Mais on ne sait pas très bien d’où ça vient. Ça peut être des nouveaux usages éducatifs des parents comme liés aussi à l’ensemble des sollicitations permanentes. Mais ça, il faut plus d’études pour pouvoir le montrer. »

Retrouvez cet entretien dans votre émission Meta Fenua du mardi 17 février.
RDV à 17h30 sur TNTV

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