TNTV : Vos premiers travaux ont montré que la goutte touche près de 15% des adultes en Polynésie française, un niveau exceptionnel à l’échelle mondiale, un record même. Pourquoi est-il essentiel aujourd’hui de poursuivre les recherches et d’aller plus loin dans la compréhension de cette maladie ?
Tristan Pascart, rhumatologue, docteur et coordinateur d’une étude sur la goutte : « Alors le point de départ, c’était vraiment effectivement de comprendre ce qui se passait en Polynésie. 15% des adultes, c’est 15 fois plus qu’en France métropolitaine, par exemple. Et c’était déjà de comprendre pourquoi on arrivait dans ces fortes fréquences de maladies, un homme sur quatre en Polynésie. On avait fait cette première étude en 2021 qui nous permettait de faire cet état des lieux avec déjà à l’époque des prélèvements génétiques qui ont permis de commencer à débroussailler la question et nous permettre de trouver notamment les gènes responsables de cette très forte fréquence de la maladie qui est donc avant tout génétique en Polynésie, et pas liée finalement aux habitudes de vie comme on l’a toujours dit sur la maladie. Comme l’alimentation par exemple, c’était très stigmatisé d’avoir la goutte et finalement on se rend compte que c’est une maladie comme une autre. »
Pourquoi retourner voir une partie de ces personnes ayant déjà été suivies à l’époque ?
« Le constat d’avoir énormément de gens qui sont touchés, c’est déjà en soi une chose qui mérite d’avoir son attention et de traiter les personnes déjà malades. Une des questions qu’on s’est posées en revenant voir presque cinq ans plus tard les personnes qui avaient été vues en 2021, qui alors n’avaient pas la goutte. Le but a été de déterminer si les personnes ont développé la goutte et lesquelles. Et en l’occurrence, les personnes qui ont développé la goutte étaient de l’ordre de 10% des hommes qui n’étaient pas goutteux à l’époque. Ce qui est donc énorme puisque ça veut dire qu’il y a tous les ans 2 000 nouvelles personnes qui font la goutte en Polynésie et qui s’ajoutent aux 30 000 qui sont déjà malades. »
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Aujourd’hui, il y a un appel aux volontaires. Pourquoi était-il important d’avoir un plus grand nombre de participants ?
« Donc ça, c’était effectivement le premier volet de l’étude, c’était de revoir les personnes de 2021 et l’autre partie de l’étude, la principale, c’est de faire une expansion des 1 000 personnes qui avaient participé à cette première étude avec 2 000 nouvelles personnes. Aujourd’hui, on est à 1 700, ce qui va permettre d’avoir une plus grande puissance génétique, c’est-à-dire qu’avec 1 000 personnes, on a commencé à trouver des choses génétiques. Mais pour vraiment rentrer en profondeur dans la compréhension de la maladie, la compréhension de pourquoi la maladie touche autant la Polynésie, il fallait tout simplement plus de personnes. »
On ne s’intéresse pas uniquement à la goutte, mais plus largement aux maladies métaboliques. De quoi parle-t-on exactement ? Et quel est le lien entre ces maladies ?
« Alors les maladies métaboliques, ce sont celles qui régulent l’équilibre du corps et notamment quand on pense à ces maladies-là, on pense au diabète en priorité, qui est lui aussi très fréquent en Polynésie. Dans notre première étude, c’était 13% de la population. Là aussi, des nouveaux cas sont arrivés depuis 2021. L’obésité fait également partie de ces maladies métaboliques et on sait qu’en Polynésie, et dans le triangle polynésien en général, il y a des gènes qui favorisent ces pathologies. Notamment un gène qui n’existe que dans le Pacifique, qui favorise le diabète et qui était présent à 15% en Polynésie alors qu’il n’est présent nulle part ailleurs dans le monde. »
Est-ce qu’il y a des moyens de rompre ce schéma ou finalement c’est une fatalité ?
« C’est une fatalité d’une certaine manière car les choses sont écrites sur le plan génétique. Oui, avoir la meilleure hygiène de vie possible fera toujours du bien sur le plan de la santé, mais ça veut aussi dire qu’il ne faut pas se focaliser que sur l’alimentation et notamment concernant la goutte, on n’arrivera à rien si on fait juste, entre guillemets, attention à ce qu’on mange et à ce qu’on boit. Il faut absolument qu’il y ait un traitement de fond qui soit mis en route pour réduire les taux d’acide urique qui n’est pas éliminé à cause de ces problèmes génétiques. Et la bonne nouvelle de la génétique, c’est justement que les prédispositions à faire des allergies à ces traitements qui pourraient être graves, eh bien, il n’y a aucune prédisposition en Polynésie pour faire ces allergies graves au traitement de la goutte, donc il n’y a vraiment aucune raison de se limiter à les prendre. »
Quelles peuvent être les conséquences de ces maladies ?
« Les conséquences de ces maladies, elles sont à la fois évidemment sur le plan des douleurs, des articulations qui sont horribles, parce qu’il n’y a pas plus douloureux qu’une crise de goutte sur le plan des articulations, mais il y a aussi des complications qui peuvent survenir sur la santé en général, et notamment les complications cardiovasculaires. On a appris il y a quelques mois qu’une personne qui fait une crise de goutte a deux fois plus de risques dans les deux mois qui suivent de faire un infarctus, par exemple, une crise cardiaque, ou un AVC. Donc on ne veut surtout pas que les crises arrivent aussi pour ces raisons-là, parce qu’il y a un risque de mourir de manière cardiovasculaire si on ne s’occupe pas correctement de la goutte. »
On est impatient de connaître toutes les conclusions de cette nouvelle étude. La restitution des travaux est prévue pour quand exactement ?
« On fait une restitution un peu au fil de l’eau, donc ces premiers éléments qui montrent que 10% des hommes font une nouvelle crise de goutte, alors qu’ils n’étaient pas gouttés auparavant, ce sont des résultats très préliminaires. Les autres résultats sur la description des maladies des personnes qui ont participé, c’est rapide. Ce qui est très long, c’est de faire cette analyse génétique et des analyses très complexes scientifiques qui mettent du temps, et la preuve, c’est que l’étude de 2021, on va publier les résultats cette année en 2026 dans un grand journal scientifique mondial. Donc sur les années qui viennent, dès qu’on a les nouvelles données qui sortent. »



