« On me dit souvent que je me suis faite toute seule, mais personne ne se fait tout seul », souligne Temiti.
La Polynésienne, née à Tahiti d’une mère originaire de Samoa et d’Hexagone et d’un papa tahitien, grandit à la Presqu’ile. Élève modèle, elle trouve dans l’école un refuge. « Il y avait cette stabilité que je n’avais pas chez moi », se souvient-elle.
Car la vie n’est pas toujours simple. Ses parents se séparent et Temiti finit par vivre chez sa mère, hôtesse de l’air. Celle-ci assume seule l’éducation de sa fille. Lorsqu’elle est en vol, Temiti vit chez des proches.
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Au Sacré-Cœur puis au lycée de Taravao, elle trouve auprès des enseignants un vrai soutien. « J’étais très intéressée par le contenu. Et tous mes enseignants m’ont beaucoup marquée, ils m’ont beaucoup poussée. (…) Je faisais en sorte de toujours m’intéresser. (…) Je travaillais pour avoir de bonnes notes, pour faire plaisir à ma maman et aussi pour la rassurer parce que la vie à la maison était instable. C’était pour lui ôter un poids des épaules. »
« Tous mes enseignants m’ont beaucoup marquée, ils m’ont poussée »
Contre l’avis de ses professeurs qui l’imaginent intégrer une filière scientifique, elle choisit la littérature. Le baccalauréat en poche avec mention Bien, elle intègre un cursus LLCER (langues, littératures et civilisations étrangères et régionales) option FLE (Français langues étrangères) et espagnol. Temiti qui rend de temps en temps visite à sa famille aux Samoa et en Nouvelle-Zélande, a déjà un bon niveau d’anglais, et son envie de réussir la mène à sortir major de sa promotion.
C’est là qu’une opportunité se présente : « Serge Dunis, un enseignant de civilisation, donnait l’opportunité à des élèves d’aller faire assistant de français et langue étrangère en Australie. » Temiti hésite d’abord. Elle veut terminer au plus vite ses études : « Le temps, c’est de l’argent. Je voulais faire le master tout de suite, le plus vite possible, trouver un travail (…) Mais ma maman m’a dit « ma fille profite, c’est une belle opportunité ».
Temiti s’envole donc direction le pays des kangourous. Là bas, elle s’investit pleinement dans son travail. Si bien qu’on lui propose de rester et de devenir professeure de français. Mais le rêve de la jeune femme est d’enseigner l’anglais, alors elle refuse et postule dans plusieurs masters.
C’est finalement à Montpellier que Temiti choisit de poursuivre ses études, tout en enchainant les petits boulots à côté. Après une année dans l’Hexagone, elle n’a qu’une envie : repartir en Australie. Temiti est retenue pour participer à un échange international avec l’université RMIT. « J’ai donc fait mon master 2 en Australie et là-bas, j’étais Teaching Associate à l’université Monash et en même temps, j’étais serveuse et barista. Et donc, quand tu fais un échange international avec l’université Paul-Valerie de Montpellier 3 et RMIT, en fait, tu suis des cours dans plusieurs masters. (…) Mon master était un master de recherche. Ensuite il fallait des séminaires qui constituaient ta spécialisation en tant que chercheur plus tard. Je m’étais spécialisée en études postcoloniales. »
En Australie aussi, elle doit cumuler les petits boulots pour payer une partie de ses études. Temiti vit dans un petit studio, sans meubles, mais rien ne l’arrête. « J’avais des journées de fou. Je me réveillais tôt et je lisais avant d’aller en cours. Puis après, j’allais au travail. Parfois, j’enchaînais avec un cours à Monash. Après, je revenais à la maison pour continuer à étudier », se souvient-elle.
L’agrégation, à 24 ans
Comme à chaque étape de son parcours universitaire, elle se donne à fond, passe des heures à la bibliothèque… et son travail est récompensé : elle décroche son Master avec mention Très bien. Ses enseignants, éternels soutiens, l’encouragent alors à aller plus loin et à concourir pour l’agrégation. « Au départ, je n’y croyais pas à l’agrégation. (…) Le fait de venir de Taravao à Tahiti, le contexte social, économique et géographique peut conditionner certains élèves à penser « moi, je viens de là, donc je ne suis pas fait pour ça » ou alors « je ne vais pas réussir à faire ça ». Et j’avais été un peu conditionnée par ces discours. Mais la résilience et la persévérance n’ont pas d’adresse.«
Motivée par ses professeurs, elle décide de rentrer en France, « battre le fer temps qu’il est chaud ». Elle intègre une prépa agrégation tout en continuant de travailler, cette fois ci en tant que vendeuse et assistante aux relations internationales de son université. Là, le niveau monte encore d’un cran. Mais elle s’accroche. « On s’est constitué un groupe d’amis. On était 8, 9. Quasiment la moitié de la promo. Et on allait à tous les cours. Quand il y en avait un qui était malade, on lui envoyait le cours. On venait, on était en jogging. On était fatigués.(…) On était soudés, on se critiquait, on lisait les copies les uns des autres. Et on se faisait des oraux entre nous. » Les journées sont longues et difficiles.
À seulement 24 ans Temiti obtient l’agrégation externe, du premier coup. Elle termine 77e pour 151 places sur 1816 inscrits… et n’en revient pas : « J’étais choquée ». Temiti se souvient d’avoir fondu en larmes à l’aéroport en découvrant ses résultats.
Mais ça ne s’arrête pas là : avec Estelle Castro-Koshy, enseignante chercheuse, elle rédige un manuel de l’agrégation sur Alexis Wright « que j’avais étudié en Master recherche », précise-t-elle. Le manuel sera publié fin 2021 pour l’agrégation 2022.

Retour au fenua
Vient ensuite l’année de titularisation que Temiti passe à Toulouse. Mais nous sommes en 2019. Rapidement, le covid arrive et l’ilienne demande à rentrer au fenua. « On m’a envoyée au lycée de Bora Bora. J’ai fait 3 années là bas puis mon père est tombé malade. Et là, même s’il a été marginal dans ma vie, je fais preuve de piété filiale. J’ai été mutée à Tahiti, au lycée de Papara, et j’ai commencé à faire de la vacation aussi à l’UPF. Puis un poste s’est ouvert. »

Ce poste, c’est celui qu’elle occupe actuellement, au lycée Diadème. Celui « d’enseignante en Approfondissement Culturel et Linguistique et Connaissances du Monde en section internationale Australienne ». Pour l’obtenir, Temiti a dû passer une selection par l’inspection générale en France. « Les premières sections internationales se sont ouvertes en Nouvelle-Calédonie et il a été question d’en ouvrir une ici en Polynésie. (…) Le baccalauréat français international est une filière d’excellence qui ouvre de nombreuses portes aux élèves. Il y a plusieurs épreuves à la fin qui viennent renforcer le bac normal. C’est une filière d’excellence qui prépare à une entrée dans les universités anglophones. » Une section internationale américaine existe aussi à Taravao.
« donnez-vous à fond dans ce que vous faites peu importe la voie que vous choisissez »
À 31 ans aujourd’hui, Temiti n’est pas à cours de projets. Elle termine une thèse en littérature et études globales urbaines et sociales en co-tutelle à distance, se passionne pour la poésie (un de ses poèmes a déjà été publié dans la revue Litteramaohi) et pratique plusieurs sports. Toujours curieuse et investie dans son travail, Temiti continue également de se former. . Elle sera prochainement envoyée en Nouvelle Calédonie pour y être formée par la James Cook University et l’inspé de Calédonie dans le cadre de l’ouverture de la section internationale Australienne.
Elle qui a toujours été poussée par le corps enseignants, tente désormais de faire de même pour ses élèves. « Je leur répète souvent la même chose : il n’y a pas de sous-métier, il faut le tout pour faire une société et quoi que vous fassiez faites-le avec dignité, respect. Le message principal c’est donnez-vous à fond dans ce que vous faites peu importe la voie que vous choisissez et vous verrez. »



