Née à Tahiti d’un papa marquisien et d’une maman originaire de Picardie, Lucie Tetahiotupa part à l’âge d’un an vivre à Nuku Hiva jusqu’à ses 11 ans. Une enfance « très heureuse, très épanouie », mais marquée par une réalité bien connue des archipels : l’accès inégal aux services publics. Collèges peu nombreux, internats précoces, soins éloignés… « On est sur une inégalité, une rupture de continuité territoriale », résume-t-elle. Très tôt, elle observe ces écarts qui nourriront sa vocation : comprendre ces déséquilibres, et un jour, agir.
À l’issue de son baccalauréat obtenu au lycée La Mennais, c’est vers l’Hexagone qu’elle se tourne, avec un objectif déjà clair : « travailler pour l’intérêt général » et « rendre les services publics plus accessibles ». Elle intègre Sciences Po Toulouse, une opportunité encore rare à l’époque pour les étudiants polynésiens. Mais l’expérience est quelque peu brutale. Isolement, choc culturel, exigence académique… « Je n’avais jamais vécu dans l’Hexagone. J’étais pas au même rythme, je ne savais pas gérer les différences de température. J’ai passé un an à me gratter, parce que j’ai découvert le calcaire et je savais pas qu’il fallait mettre de la crème hydratante… Et la manière de parler aussi était différente, j’avais du mal à comprendre les gens quand je suis arrivée », confie-t-elle. Très vite, la solitude s’installe. « Du jeudi au lundi matin, je ne voyais personne, je ne parlais à personne. (…) Je pense que j’étais la seule ultramarine de ma promo. »

Dans un environnement compétitif, parfois dur, elle évoque « beaucoup d’humiliation, de moqueries » et une première confrontation au racisme. La première année est difficile. Mais Lucie s’accroche. « Je ne me suis jamais autorisée à arrêter parce que le fait de devenir des Marquises, d’avoir eu ce parcours… je me sentais obligée d’exceller dans mes études », admet-elle. Derrière cette détermination, un sentiment de responsabilité très fort. « Je savais que peu de gens avaient eu la chance d’avoir accès à ces opportunités-là… je n’avais pas le droit de les gâcher. » Au fil des années, elle multiplie les expériences de terrain : un stage à la présidence de la Polynésie française, au haut-commissariat, puis à l’Assemblée nationale auprès de la députée Maina Sage, où elle travaille notamment sur la loi relative à l’égalité réelle outre-mer. Elle poursuit au ministère de l’Environnement, contribuant au développement des aires marines éducatives.
Autant d’expériences qui confirment son engagement et affinent son projet professionnel. Elle y découvre surtout que les inégalités observées aux Marquises ne sont pas isolées. « Je me suis rendue compte que ces inégalités existaient dans tous les territoires ultramarins », explique-t-elle. « Il y avait un combat commun à mener. »

Refusant de s’inscrire dans un parcours trop théorique, Lucie choisit alors une préparation exigeante aux concours de la haute fonction publique. « Je voulais être la plus efficace possible dans mon parcours. C’était important d’aller le plus loin, le plus vite possible, et puis je ne me voyais pas, après avoir pris un poste, repasser des concours après. Donc je voulais avoir le concours le plus important, le plus rapidement possible », explique-t-elle. Pari réussi : elle intègre l’Institut national des études territoriales et devient administratrice territoriale. Lucie précise qu’en Polynésie française : « Il n’y a pas de cadre d’emploi qui relève de la haute fonction publique territoriale. Cela s’arrête au cadre d’emploi d’attachés, catégorie A. Il n’y a pas de catégorie A+. Mais il y a bien des postes de la haute fonction publique d’État (haut-commissaire, vice-recteur, magistrat…). Dans la haute fonction publique territoriale, c’est le cadre d’emploi d’administrateur, on appelle ça administrateur territorial, et il y a différents grades dans ce cadre d’emploi. Et ça permet d’accéder à des postes de direction générale dans les grandes collectivités, de plus de 40 000 habitants systématiquement. »

À peine diplômée, suite à un stage, Lucie prend un premier poste au conseil département en Seine-Saint-Denis en tant qu’administratrice territoriale, avant de rejoindre la Guadeloupe d’où est originaire son mari, et où elle accède rapidement à des fonctions de direction. À 25 ans, elle se retrouve à la tête d’une direction stratégique en charge de l’enfance, de la famille et de la jeunesse, avec plus de 500 agents à encadrer : « J’avais pour projet de travailler dans le social sur une collectivité ultramarine ».
Le défi est immense, dans un contexte social tendu et avec des équipes fragilisées : « Je travaillais jusqu’à 70 heures par semaine. (…) La situation de cette direction était assez catastrophique. Quand je suis arrivée, il n’y avait pas de directeur depuis trois ans. Il y a beaucoup de turn-over sur ces postes parce que sont des missions très dures, exigeantes humainement. Et puis, c’est assez difficile de manager des professionnels du domaine social, médico-social avec des ressources limitées. On a beaucoup d’interactions avec la justice. Il y a de fortes pressions sur ces postes-là, sur ces politiques publiques. Donc, je savais que c’était des postes très difficiles en soi. »
Entre protection de l’enfance, violences faites aux femmes et situations d’urgence, le quotidien est intense. « On voit des parcours très difficiles. J’ai contribué à créér la Maison des femmes en Guadeloupe pour l’accompagnement des femmes victimes de violences. On accompagne des femmes très vulnérables. On se met énormément de poids sur les épaules. »

Jeune, femme, peu connue à son arrivée, elle doit aussi composer avec les perceptions. D’abord prise pour une stagiaire, Lucie observe, analyse, s’adapte : « Les gens pouvaient avoir un comportement condescendant… jusqu’à ce qu’ils comprennent qui j’étais ». Une expérience qui lui permet également de mieux lire les rapports humains. « Ça m’a permis de voir comment les gens se comportaient vraiment. Il faut savoir comprendre un peu la psychologie humaine. (…) On avait beaucoup de burn-out et des crises à gérer », glisse-t-elle. Avec le temps, elle ajuste sa manière de manager. Moins dans le contrôle, plus dans l’humain : « J’ai un peu lâché prise et j’ai compris que laisser passer ma personnalité ne faisait pas de moi une moins bonne directrice ou manageuse. (…) Cela m’a permis, finalement, de créer des liens plus directs avec mes collaborateurs et plus transparents, d’être davantage accessibles aussi pour eux. (…) On n’est pas des robots. » Et d’ajouter : « Il faut être adjugeant avec soi-même, et parfois se traiter en amie. »
Après trois années intenses, elle quitte aujourd’hui son poste avec le sentiment du devoir accompli : « Je m’étais fixée l’objectif de rester au moins trois ans sur le poste, à apporter de la stabilité à cette direction, m’engager dans différents projets, essayer de remuer les relations avec les partenaires, améliorer globalement la mise en oeuvre de la politique publique. (…) Je me suis beaucoup investie… mais je savais que je ne pourrais pas tenir ce rythme sur la durée ». Lucie aura passé près de deux ans et demi sur ce poste avant d’être nommée directrice générale adjointe du Conseil département en juin 2025 suite à une réorganisation du service.
« L’idée, c’est de faire partie de la solution. »
Épuisée mais lucide, elle fait alors le choix d’un nouveau cap : « J’avais besoin de faire un pas de côté, c’est lourd pour l’esprit de gérer autant de personnes, de gérer autant de situations difficiles, sensibles, horribles. (…) Je sentais que je n’avais pas forcément la capacité de poursuivre sur le même rythme durant les trois prochaines années. (…) Et on a attiré des personnes très compétentes au sein de la direction que je sentais être en capacité de prendre la relève. (…) Je savais qu’en partant, je ne me laissais pas derrière une direction qui allait être vacante encore pendant trois ans. »

Depuis ce 1er avril 2026, elle est officiellement nommée conseillère du corps des magistrats de chambre régionale des comptes Antilles-Guyane, en Guadeloupe. Un rôle clé dans le contrôle de l’action publique locale. Les chambres régionales des comptes ont notamment pour mission de s’assurer de la bonne utilisation de l’argent public par les collectivités, établissements publics ou structures bénéficiant de financements publics. Elles examinent les budgets, contrôlent la gestion des institutions et évaluent l’efficacité des politiques publiques. « L’idée, c’est de faire partie de la solution », explique-t-elle, en travaillant sur la bonne utilisation des fonds publics et l’évaluation des politiques.
Malgré la distance, son lien avec le fenua reste intact. Un retour n’est pas exclu. « Aucune porte n’est fermée. Tout est envisageable », assure-t-elle. Et même si elle retrouve un peu de Polynésie dans le paysage de la Guadeloupe, notamment sur l’île de Basse-Terre, en attendant, certaines choses lui manquent plus que d’autres. « Le poisson, le sashimi, le chaud-froid, le meka-frites sauce roquefort… Culinairement, on est très éloignés de Tahiti », sourit-elle.
« Il ne faut pas avoir peur de l’échec. Même si on ne réussit pas, on apprend toujours quelque chose. »
À ceux qui pourraient se reconnaître dans son parcours, Lucie adresse un message simple : croire en sa valeur et oser. « C’est important de se faire confiance et de reconnaître sa propose valeur. On a peu de choses à perdre en essayant. Il ne faut pas avoir peur de l’échec. Même si on ne réussit pas, on apprend toujours quelque chose. Au mieux, on réussit, c’est formidable, et au pire, on apprend. »
Lucie Tetahiotupa se dit disponible pour échanger avec les jeunes Polynésiens intéressés par ces parcours. Études, concours, carrières dans la haute fonction publique : elle se tient prête à partager son expérience et à conseiller celles et ceux qui souhaitent se lancer.



