Moetai Brotherson : « Le contexte n’est pas forcément propice à des revendications sociales à outrance »

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Invité du journal de TNTV, le président du Pays a abordé plusieurs dossiers d’actualité. Il affirme ne pas vouloir intervenir dans les négociations à l’OPT malgré la menace de grève, estimant que cette « vieille maison » doit se réinventer, évoque une révision à la hausse des compensations de la DSP d’Air Tahiti et rejette toute exploitation minière des fonds marins.

TNTV : Bonsoir, M. le Président. Et merci d’avoir accepté notre invitation ce soir. On l’a vu, la situation semble critique à l’OPT. On vient de l’entendre, les syndicats parlent également de dysfonctionnements persistants, de défiance, voire de dégradation volontaire du dialogue social par les directions générales du groupe. Comment est-ce que vous, M. le Président, vous analysez cette situation ?
Moetai Brotherson, président de la Polynésie française : « Écoutez, moi, je ne me mêle pas des questions de management interne à l’OPT. On a nommé des dirigeants à la tête de l’OPT. C’est à eux de mener les discussions avec les syndicats. J’ai cru comprendre qu’ils ne désiraient pas que le directeur d’Onati participe à ces discussions. Je pense que la direction générale reviendra vers eux avec d’autres propositions de composition, de comitologie. Maintenant, le pays, lui, il y a un ministère de tutelle de cet EPIC (établissement public industriel et commercial, Ndlr). Il y a également, dans l’ensemble des points qui sont abordés par les syndicats, deux ou trois points qui sont, on va dire, adressés au pays, notamment sur les questions de concurrence avec les nouvelles technologies. Sur ces sujets-là, oui, nous apporterons des réponses au travers de la direction générale et au travers du ministère de tutelle, mais sur le reste, c’est à la direction générale de mener les débats. »

TNTV : L’OPT fait aussi face aux enjeux de modernisation dans le numérique. Beaucoup s’inquiètent pour l’emploi, M. le Président. Comment faire face aux défis technologiques tout en garantissant l’emploi ?
Moetai Brotherson, président de la Polynésie française : « Eh bien, écoutez, il faut arriver à se réinventer, il faut se remettre en question, et je pense qu’à un moment donné, il faut aussi… Comment dire… Se rendre compte que le contexte n’est pas forcément propice à venir avoir des revendications sociales à outrance. Je pense que c’est un outil qu’il faut sauvegarder. Il faut être très attentif, évidemment, à la fois à limiter les charges, mais aussi à essayer de trouver de nouveaux centres de profit. »

 

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Donc, un plan social n’est pas envisagé ce soir à l’OPT, car c’est ce qu’on entend dire.
« On n’a, à aucun moment, transmis de projet de plan social. Pour l’instant, en tout cas. »

Alors, est-ce qu’il ne faudrait pas envisager un plan de formation, justement, pour accompagner les salariés dans les évolutions technologiques ?
« Ça fait partie des réflexions qui sont menées par la direction générale. Ce n’est évidemment pas au gouvernement d’impulser ce genre de décision de management, mais c’est, à mon avis, essentiel, puisqu’aujourd’hui, on a à l’OPT des techniciens, des collaborateurs qui sont brillants, qui ne demandent qu’à, on va dire, venir un peu faire bouger cette vieille maison. Il faut qu’ils trouvent leur place, mais il faut aussi que la culture s’adapte. Il faut s’adapter aux nouvelles technologies. Il faut bouger. »

Vous disiez tout à l’heure ne pas vouloir intervenir sur tous les points de ce conflit. Je rappelle tout de même que l’OPT est un établissement public du pays et que ce n’est pas la première menace de grève. Est-ce que, finalement, le pays n’a pas trop sous-estimé la situation ?
« Non, il ne s’agit pas de sous-estimer. Vous savez, le pays a été au rendez-vous budgétaire en soutien à l’OPT, et même de manière conséquente. Maintenant, nous ne pouvons pas faire n’importe quoi avec les deniers publics. On a mis en place un dispositif de surveillance de l’ensemble des satellites du pays, parce que quand on analyse, au plan budgétaire, ce que ça introduit comme dépenses, aujourd’hui, on se rend compte que c’est beaucoup d’argent public. »

Les syndicats ont laissé entendre que la grève sera bien effective le 9 mars, à minuit. Vous ne comptez donc pas intervenir d’ici là ?
« Absolument pas. Je laisse la direction générale et le ministère de tutelle gérer ce préavis. »

On évoque à présent les tensions dans le ciel polynésien, et votre récente rencontre avec l’intersyndicale d’Air Tahiti. La DSP est au cœur des inquiétudes. Selon vous, rien ne bloque du côté du pays, tout est prêt. Vous avez indiqué vos conditions, vos montants d’amélioration de cette prolongation. De quelles conditions parle-t-on exactement ?
« C’est assez simple. La DSP qui se termine le 30 juin, elle porte un certain nombre de compensations pour la desserte de ces lignes qui sont structurellement déficitaires. Ces compensations, à l’époque, avaient été négociées à une certaine hauteur. L’expérience et l’évolution, on va dire, des coûts au niveau des compagnies aériennes a démontré, et c’est les chiffres que nous a amenés la direction générale d’Air Tahiti, que la compensation telle qu’elle est aujourd’hui dans la DSP existante n’est pas suffisante. Pour la prolongation d’un an de cette DSP, il nous a demandé une réévaluation. Sur ce point, on est d’accord. »

Certains s’attendent à un partage du marché de désenclavement entre Air Tahiti et ses concurrents. Est-ce que ce sera le cas ?
« Quand on lance une DSP, ce n’est pas un marché de gré à gré, c’est un peu comme un appel d’offre. Si je vous disais aujourd’hui quel est le résultat de ce marché d’appel d’offre, ça s’appelle un délit d’initié. On fait un appel d’offre, on regarde les réponses et ensuite, on prend le meilleur. Ça, c’est la définition d’une DSP. Maintenant, il faut regarder la réalité en face. Il y a 34 îles aujourd’hui dans la DSP. Quelle compagnie est en mesure de desservir les 34 îles ? Je pense que la réponse est assez évidente. »

En attendant, la pression monte du côté de la clientèle et dans les îles. Que leur dites-vous ce soir ?
« Je leur dis que lundi, il y aura une rencontre entre le pays et la direction générale d’Air Tahiti. Nous avons validé tous les éléments réglementaires qui permettent la reprise de la vente des billets. Nous allons discuter avec la direction générale d’Air Tahiti et puis ensuite embrayer, j’espère, sur la prolongation d’un an de la DSP avec des conditions révisées à la hausse. Conditions de compensation révisées à la hausse. Et puis, ensuite, dans un an, on se reverra pour la DSP finale, qui, je l’ai dit aussi à l’intersyndicale, sera bien plus pertinente que celle qui existe aujourd’hui. »

On passe à un autre sujet, M. le Président : l’exploitation des ressources marines, un sujet qui divise. Vous insistez sur la protection stricte de l’océan alors qu’Oscar Temaru y voit une stratégie de souveraineté économique. Deux vision opposées. Quelle est la ligne officielle à ce sujet, M. le Président ?
« La ligne officielle du parti est portée par le président du parti. Maintenant, moi, je suis président du pays. Et j’ai des enfants, des petits-enfants… et il y a des arrière-petits-enfants dont l’avenir dépend de la santé de l’océan. Et c’est là-dessus que je me positionne. Aujourd’hui, pour moi, il n’y a pas de réalité économique derrière l’exploitation des minerais subocéaniques. Les mêmes minerais, on les trouve à la surface de la terre, dans des mines à ciel ouvert. Le coût d’exploitation de ces mines à ciel ouvert est bien moindre que d’aller les chercher à 2 500 m de profondeur. Donc, il n’y a pas de logique économique aujourd’hui. En revanche, il y a une certitude, c’est qu’on ira détruire l’océan si on s’engage là-dedans. »

Vous revenez d’un déplacement à Hawaii, où vous avez participé au sommet États-Unis d’Amérique – Pacifique. Qu’est-ce que ça représente, concrètement, ce rapprochement entre la Polynésie et Hawaii ?
« Il ne s’agit pas de faire un rapprochement, sauf sur le domaine de l’audiovisuel, où là, on a de belles choses qui sont prévues. Il s’agissait pour nous de prendre connaissance, finalement, des intentions des États-Unis dans notre région. Tous les leaders du Pacifique étaient là, l’ensemble des pays du forum étaient là. Et ce que moi, j’ai pu observer, c’est un changement de paradigme assez radical, puisqu’aujourd’hui, en matière d’aide internationale, on est passé de mécanismes d’aide à des big beautiful deals. C’est un changement de culture. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, les États-Unis disent à l’ensemble des pays du Pacifique qu’on veut bien vous aider, mais qu’est-ce qu’on a en échange ? »

Les États-Unis et son président Donald Trump ont engagé une guerre contre l’Iran. Des ressortissants polynésiens installés au Moyen-Orient vous ont-ils contactés, demandés de l’aide pour être rapatriés ?
« À ce jour, nous n’avons pas été contactés par des Polynésiens qui seraient au Moyen-Orient. Je pense que le premier réflexe, si certains Polynésiens sont bloqués ou veulent revenir, c’est de se rapprocher de l’ambassade de France, puisque c’est une mission régalienne. C’est de la protection des ressortissants et éventuellement de leur rapatriement. Moi, je ne peux pas dépêcher un ATR ou un Dreamliner. »

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C’est en tout cas le conseil que vous leur donneriez ce soir ?
« C’est le conseil pratique qu’il faut effectivement donner à ceux qui seraient dans la difficulté. Maintenant, nous, on observe avec beaucoup de circonspection ce qui se passe, puisque ça a déjà un impact sur le prix du baril. Ça peut potentiellement avoir un impact sur le prix d’acheminement des marchandises, puisque le détroit d’Ormuz, c’est un élément clé dans les chemins d’acheminement. »

Il faut craindre, dans les prochains jours, un impact…
« Il faut anticiper. Nous, nous avons commencé à étudier l’ensemble des mécanismes qui sont à disposition du pays pour éventuellement atténuer ces variations. Après, on peut atténuer jusqu’à un certain niveau, mais s’il y a un embrasement général, là, ça va être très compliqué. »

Monsieur le Président, merci pour toutes ces explications, ce soir.
C’est moi.

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