Un an après la création du poste de chargée de la condition animale au sein du gouvernement, le constat est clair : en Polynésie française, la cause animale entre progressivement dans une nouvelle ère institutionnelle. Depuis janvier 2025, Karine Bonatto est chargée de coordonner et de structurer une politique publique jusque-là très largement portée par les associations et les bénévoles.
« Quand j’ai pris mes fonctions, je suis d’abord allée sur le terrain rencontrer les acteurs : associations, vétérinaires, bénévoles, clubs canins, éducateurs, toiletteurs… L’objectif était de comprendre leurs activités, leurs difficultés et leurs attentes », indique-t-elle. De ces échanges est né un plan d’action triennal, construit à partir de la réalité du terrain et validé par le comité consultatif pour le bien-être animal.
Un comité pour coordonner l’action publique
Créé par arrêté en Conseil des ministres en janvier 2024, le comité consultatif pour le bien-être animal regroupe 16 représentants : institutions du Pays, État, communes, gendarmerie, tribunaux, vétérinaires, associations et fourrières. Présidé par Taivini Teai, le ministre en charge de l’Agriculture et de l’Environnement, il a un rôle strictement consultatif, mais stratégique.
« Le comité permet d’avoir autour de la table tous les acteurs concernés. L’Assemblée pour les lois, la gendarmerie pour les infractions, les vétérinaires pour la santé animale, les communes pour la gestion des animaux errants », détaille Karine Bonatto. En 2025, quatre réunions ont déjà été organisées, trois en présentiel et une en distanciel.
Pour la première fois, la Polynésie va recenser ses animaux
Le plan d’action élaboré comprend 48 mesures, réparties en quatre grandes thématiques :
- les données et le suivi des populations animales ;
- le cadre réglementaire ;
- l’éducation et la sensibilisation ;
- et les aides financières et subventions.
Parmi les projets phares figure une avancée inédite : intégrer des questions sur les animaux de compagnie dans le recensement de la population prévu pour 2027. Objectif : disposer enfin de données fiables sur le nombre d’animaux ayant un propriétaire. « Aujourd’hui, on ne sait pas combien d’animaux vivent réellement en Polynésie », rappelle-t-elle.
Certaines estimations largement relayées, évoquant jusqu’à 500 000 animaux sur le territoire, ne reposent toutefois sur aucune base scientifique. « Ce chiffre ne correspond à aucune étude ni à aucun recensement. Il a été avancé à un moment donné pour alerter l’opinion, mais aujourd’hui on ne dispose d’aucune donnée fiable permettant de quantifier précisément la population animale en Polynésie », précise Karine Bonatto. L’intégration de questions dédiées lors du recensement de 2027 doit justement permettre d’établir, pour la première fois, un état des lieux statistique précis.
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Ce recensement comportera toutefois des limites : il permettra principalement d’évaluer le nombre d’animaux de compagnie déclarés par les foyers, sans pouvoir mesurer précisément la population d’animaux errants et divagants (les animaux errants n’ayant pas de propriétaire identifié, tandis que les animaux divagants appartiennent à un propriétaire, mais circulent en dehors de leur propriété).
Signalements, contrôles et nouvelles plateformes
La gestion des animaux errants relève principalement des communes, responsables notamment des fourrières et des opérations de capture des animaux. « Le Pays ne peut pas se substituer à elles, mais peut les accompagner financièrement », rappelle Karine Bonatto.
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Autre évolution importante : la possibilité, depuis octobre 2025, de signaler administrativement des cas de maltraitance animale via net.pf, en complément des plaintes pénales auprès de la gendarmerie ou de la police : « Les sanctions administratives et pénales sont complémentaires. C’est une nouveauté importante pour renforcer les contrôles », souligne la responsable.
Baisse de la TVA sur les soins vétérinaires
Sur le volet financier, l’année 2025 marque aussi un tournant. En 2024, plus de 60 millions de Fcfp ont été attribués aux associations, permettant la prise en charge d’environ 3 500 animaux et l’aide à près de 1 000 foyers, notamment pour la stérilisation et l’identification.
Début janvier, la DIREN a annoncé que « la Polynésie française renouvelle en 2026 son soutien aux acteurs de terrain engagés pour la protection de l’environnement et le bien-être animal », précisant qu’« une enveloppe de 90 millions de Fcfp est dédiée au financement de projets ayant un impact mesurable, durable et ancré dans nos îles ».
Au 1er janvier 2026, une mesure fiscale majeure est entrée en vigueur : la TVA sur les soins vétérinaires est passée de 13 % à 5 %, afin de réduire le coût potentiel pour les particuliers et les associations.
Une loi du Pays en préparation
Une loi du Pays sur la protection des animaux est également en cours de finalisation. Plus complète que la délibération de 2020, elle vise à mieux encadrer les pratiques, renforcer les sanctions et harmoniser les textes existants. Deux arrêtés d’application sont déjà prêts, dont l’un autorisant désormais des vétérinaires étrangers à intervenir ponctuellement en Polynésie pour des campagnes de soins.
Miser sur l’éducation pour changer durablement les pratiques
Au-delà des mesures réglementaires et financières, le comité consultatif mise fortement sur l’éducation et la sensibilisation pour améliorer durablement la condition animale.
Depuis 2024, le programme national d’enseignement intègre d’ailleurs officiellement la sensibilisation au bien-être animal. « En théorie, c’est déjà inscrit dans les programmes scolaires. Maintenant, l’enjeu, c’est de voir comment c’est réellement appliqué sur le terrain, avec quels outils, quels supports, et quels messages », explique Karine Bonatto.
« On peut multiplier les lois et les sanctions, mais sans éducation, on ne réglera jamais le problème à la racine »
Un travail est ainsi engagé avec la Direction générale de l’Éducation et de l’Enseignement (DGEE) afin de développer des contenus pédagogiques adaptés : kits éducatifs, guides, supports pour les enseignants, mais aussi actions menées hors temps scolaire, dans les centres de loisirs, garderies ou associations. « L’idée, c’est de toucher les enfants, les jeunes, ainsi que les adultes, les familles et même les touristes. Le bien-être animal, c’est aussi une image pour la Polynésie », souligne-t-elle.
Parmi les pistes à l’étude : des interventions en milieu scolaire, des outils pour les communes, mais aussi l’actualisation de guides pratiques à destination des maires, notamment sur la gestion des animaux errants et dangereux. Un travail de fond, encore en construction, mais perçu comme stratégique. « On peut multiplier les lois et les sanctions, mais sans éducation, on ne réglera jamais le problème à la racine », résume la responsable.
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Pour la responsable, l’enjeu est désormais clair : mieux connaître, mieux encadrer et mieux sensibiliser la population.
« La stérilisation, l’identification, l’éducation du public et l’implication des communes sont les leviers principaux. On ne réglera pas le problème uniquement avec des refuges. C’est une transformation culturelle qui doit s’opérer », conclut-elle.




