Tahiti Nui Télévision : Les établissements doivent désormais passer au réutilisable, réemployable pour le service sur place. Certains professionnels de la restauration font état de contraintes économiques nouvelles, notamment en matière d’investissement, concernant donc les vols ou les pertes, ou même encore les entretiens. Selon vous, quels dispositifs d’accompagnement pourraient être renforcés ?
Winiki Sage, président de la Fédération des associations de protection de l’environnement : « D’abord, il faut savoir que le plastique, c’est une catastrophe sur toute la planète. Tous les pays du monde mènent un combat contre le plastique. Il y en a partout, dans les vallées, dans les montagnes, dans les océans. C’est un fléau qui est terrible. C’est courageux d’avoir mis cette loi. Ça fait des années qu’on demande effectivement que l’on réduise les plastiques. Aujourd’hui, on l’a bien entendu, chez ceux qui ont des restaurants, que ça devient difficile. Il faut peut-être effectivement envisager d’autres moyens ou une aide, un allègement peut-être, parce qu’effectivement, l’objectif, c’est bien de réduire. Il y a trop de plastique partout. C’est une catastrophe. On a des îles aux Tuamotu après la Perle, on a encore des poito (bouées, NDLR) sous l’eau. On a des cordes qui sont en plastique, qui se détruisent et sont avalées par les poissons. Demain, on va peut-être manger du poisson avec des plastiques dedans. Donc, c’est un vrai fléau.«
TNTV : Dans le même temps, on observe également que la consommation sur place est devenue plus chère, de 15 à 25 %. Cette situation ne risque-t-elle pas de freiner l’adhésion du public ?
Winiki Sage : « Je pense que le public a compris aujourd’hui. Maintenant, c’est vrai qu’on a un souci dans notre pays, c’est le coût de la vie qui est très cher et ça vient malheureusement augmenter encore. Il faut trouver des alternatives, mais il faut que tout le monde joue le jeu. Il faut que les entreprises en premier, et que, nous aussi, dans notre foyer, on apprenne à vivre sans le plastique, en tous les cas à réduire. »
TNTV : Et dans ce cas-là, comment concilier selon vous le pouvoir d’achat et l’écologie ?
Winiki Sage : « C’est le défi d’aujourd’hui. C’est toujours difficile de concilier ces choses. Il y a une priorité aujourd’hui. Si on laisse à nos enfants, aux générations futures, des îles remplies de déchets, c’est le cas dans certains atolls. Aujourd’hui, il y a encore des communes qui ne font pas le tri des déchets. Et donc, on se retrouve avec des trous aux Tuamotu, par exemple, ici à Tahiti aussi. Il faut commencer par ça. Il faut commencer par trier les déchets. Il faut essayer de trouver des alternatives à ça. Mais il faut que tout le monde mette la main à la pâte et que tout le monde fasse un effort. »
TNTV : On va revenir sur cette année 2025 qui a été particulièrement importante. La conférence des Nations unies sur l’océan était au cœur de l’actualité après plus de 15 années de travail et de plaidoyer sur ces enjeux. Quel bilan tirez-vous de cette mobilisation ?
Winiki Sage : « On est très heureux de ce qui a été déclaré, de ce qui a été annoncé à l’Unoc. C’est une belle victoire. Effectivement, ça fait plus de 15 ans qu’on milite, qu’on travaille. Aujourd’hui, on voit des rahui dans les lagons. Ça fait longtemps qu’on milite pour qu’il y ait aussi des rahui à l’extérieur. Aujourd’hui, on s’affaire à travailler pour consolider ces choses. Puisqu’il faut mettre en place des comités de suivi maintenant. Mais il faut surtout aller expliquer aux populations. Il y a un grand rahui qui va se faire du côté de Rikitea et d’un autre à Maupiti. Maintenant, il faut le faire avec toute la population, avec tous les acteurs, les pêcheurs, les entreprises. Ce n’est qu’en faisant cela qu’on va y arriver. C’est quelque chose d’extraordinaire puisque maintenant, on est reconnu dans le monde entier. Ça attire des fondations puisque c’est comme un label qui est reconnus par l’UICN, notamment, dans le monde entier. Aujourd’hui, il y a des fondations qui sont prêtes à nous aider. Ça va créer même peut-être des filières, c’est ce qu’on espère. Ça va créer des emplois. Il faut mettre en place toutes ces choses. »
TNTV : Plus largement, quel bilan faites-vous de l’année 2025 pour la Fédération et les associations qu’elle représente ?
Winiki Sage : « La Fédération a plusieurs axes stratégiques. Le premier, c’est de dénoncer les choses qui ne vont pas. On a gagné quelques procès, on est contents. Un bateau chinois qui a déversé du mazout au large. Je tiens à remercier d’ailleurs la personne qui gère ces thoniers puisqu’ils n’ont pas hésité à payer les choses. On a fait des formations aux associations. Les associations ont besoin d’être formées. On a surtout lancé deux appels à projets. Le premier avec une fondation américaine et la Diren. Le deuxième grâce à un fonds. Je tiens d’ailleurs à remercier ceux qui nous aident. Tahiti Tourisme, il y a une banque qui nous aide, ATN, etc. On a récupéré de l’argent qu’on a redistribué à toutes les associations. C’est très difficile aujourd’hui.
On a un souci dans les associations, c’est le bénévolat. C’est un appel que je fais aux jeunes. Les jeunes ont beaucoup d’idées. J’aimerais bien les voir venir sur le terrain. Heureusement, il y a beaucoup d’associations avec plein de jeunes, mais on pourrait être beaucoup plus et être encore plus efficaces. »
TNTV : Justement, en parlant de jeunesse, des formations et des cursus dédiés à l’environnement sont proposés dans les établissements, mais également dans les cursus universitaires. Avez-vous le sentiment que la jeunesse est aujourd’hui un peu plus réceptive, plus alerte aux enjeux climatiques ?
Winiki Sage : « Oui, grâce aux réseaux sociaux, à toute cette mondialisation. Les jeunes, la nouvelle génération, est consciente de ce qui se passe. Je pense qu’il faut les faire participer d’une manière plus active. Il faut que les jeunes, les étudiants notamment, participent à la rédaction des lois, à toutes ces choses. Il y a effectivement parmi toutes ces personnes des gens qui arrivent avec des idées extraordinaires. On le voit quand on voit Coral Gardeners, ce qu’ils ont fait, ce ne sont que des jeunes. Ce sont des jeunes surfeurs, des jeunes pêcheurs qui ont réussi à créer un système qui fonctionne, avec en plus un modèle économique qui fonctionne.
Oui, il faut continuer à créer des filières universitaires, mais je pense qu’il faut aussi créer des filières pour tout le monde. Aujourd’hui, par exemple, on constate dans les îles qu’il y a beaucoup de falcata partout. Il faut recréer des filières, il faut donner de l’emploi aux jeunes. Ça commence par des bûcherons, ensuite des usines pour réutiliser tous ces bois-là.
Dans les rahui, on a mis en place des rahui, mais aujourd’hui, il faut des personnes pour gérer ces rahui. Donc, ça va faire partie des objectifs également de la Fédération, c’est de recréer des cursus, de former toutes ces personnes. On croit vraiment aux filières vertes, on pense qu’il y a du métier, il y a du travail à faire pour tout le monde. »
TNTV : Ça fait partie de vos priorités de 2026 ?
Winiki Sage : « Oui, ça fait partie de nos priorités de 2026. On est à fond dans la continuité de l’UNOC pour mettre en place ces choses, mais je pense qu’il faut aussi et surtout penser à des filières qui vont permettre à des jeunes de rester dans leurs îles, mais permettent à des jeunes d’avoir des métiers intéressants dans la nature et pouvoir subvenir à leurs besoins. »
TNTV : Alors, à l’occasion des élections municipales, vous avez adressé des questionnaires à chacune des listes. À quoi sert ce questionnaire ?
Winiki Sage : « Alors, d’une manière générale, c’est un peu historique, mais effectivement, régulièrement, à chaque élection, on envoie un courrier à ceux qui se présentent, que ce soit aux élections territoriales ou autres, et on les sollicite sur plusieurs sujets, les sujets fondamentaux, par exemple le traitement des déchets, le changement climatique et toutes ces choses. Et ceux qui veulent, certains répondent, d’autres ne répondent pas, mais on est tout à fait disposés à les rencontrer, à travailler avec eux sur des programmes, puisque aujourd’hui, on ne peut pas imaginer aller diriger une commune ou pas si on n’a pas imaginé ces volets et, en tous les cas, construit des plans par rapport à ça.
Donc, on est tout à fait disposés à les aider et on va envoyer un courrier à tout le monde. »
TNTV : Et dans un contexte politique actuel qui est parfois tendu, l’autonomie alimentaire revient régulièrement dans le débat public. Comment ce sujet est-il abordé par les associations environnementales et quel rôle peut jouer la Fape là-dedans ?
Winiki Sage : « Je pense sincèrement, quand on me questionne sur les priorités absolues, je pense que la première priorité, c’est bien celle-là. On ne sait pas ce qu’il va se passer en Europe. Il y a des tensions quand même terribles. Et si effectivement le pire arrivait, je pense qu’on va être les dernières roues de la charrette. J’ai peur de ça. Donc il faut aujourd’hui mettre en œuvre de grands projets pour créer une vraie autonomie alimentaire. Il faut commencer par nos archipels, qu’ils soient plus autonomes d’un point de vue alimentaire. Donc ça commence aussi toujours pareil par des rahui, mais il faut se remettre à l’agriculture, à toutes ces choses. Et qu’on soit nous également autonomes. Je ne sais pas à quel pourcentage on peut arriver, mais par rapport aux autres pays, si demain, il n’y a plus de pétrole et les bateaux ne peuvent plus nous envoyer des marchandises, il faut absolument commencer à financer une politique pour acquérir une autonomie alimentaire.«



