TNTV : On vient de le voir, le gouvernement souhaite aujourd’hui remplacer l’indice des prix à la consommation par un indice ouvrier pour revaloriser le SMIG. Qu’est-ce que cela changerait sur la fiche de paye des SMIG ?
Florent Venayre, professeur en sciences économiques à l’Université de la Polynésie Française : « Sur la fiche de paye, pas grand-chose. L’idée, c’est qu’au lieu de se baser sur la consommation moyenne des Polynésiens en général, on va se baser sur la consommation moyenne des 20% des Polynésiens les moins aisés. On n’a pas tout à fait les mêmes niveaux de consommation. Mais par contre, les deux indices suivent la même tendance (…). Si on date sur une période de 22 ans, on a eu 31 % d’augmentation de l’indice général. Et en fait, on a eu 33 % d’augmentation de l’indice ouvrier. Donc la réalité, elle est très très faible. C’est-à-dire que ça représente en net à peu près 11 francs d’augmentation par mois pour les SMIG concernés (…). L’idée de ces indices, c’est justement d’éviter la perte de pouvoir d’achat. Normalement, on indexe le SMIG sur un indice précis. Ce qui fait que quand l’indice évolue, on fait évoluer le SMIG aussi. Et il n’y a pas de perte de pouvoir d’achat pour les individus. Le fait d’indexer sur un indice ouvrier peut paraître logique puisqu’on va correspondre le plus possible aux consommations des ouvriers. Donc on assure qu’il n’y a pas de perte de pouvoir d’achat. Mais l’inconvénient de ça, c’est que si par exemple, on a une revalorisation du prix de biens qui ne sont pas consommés par les ouvriers, le transport international, les biens de luxe, l’hôtellerie (…), le SMIG peut augmenter quand même, tiré par l’augmentation de ces prix de biens de luxe. Demain, ça ne sera pas le cas. Donc ce qu’en général, on reproche à une indexation uniquement sur l’indice ouvrier et pas sur l’indice général, c’est qu’on va figer les consommateurs les moins aisés dans leur comportement de consommation actuel sans leur laisser la possibilité d’avoir éventuellement une augmentation de pouvoir d’achat tirée par les consommations des consommateurs les plus aisés » .
TNTV : C’est un sujet technique, il faut du temps à la population pour comprendre ces mécanismes.
Florent Venayre : « C’est évident (…). Il n’y a pas énormément de solutions différentes. C’est-à-dire que soit en passant à l’indice ouvrier, on observe effectivement une augmentation des revenus des consommateurs, des ‘smicards’ . Et donc à ce moment-là, tant mieux pour eux. Leur pouvoir d’achat va augmenter. Mais en même temps, il ne faut pas se leurrer. C’est-à-dire que si le pouvoir d’achat augmente, c’est parce que le coût des entreprises va augmenter aussi, le coût du travail. Donc on va avoir après, dans un deuxième temps, une répercussion de ce coût du travail sur les prix de vente. Et finalement, on a des prix qui vont rattraper l’augmentation de pouvoir d’achat. C’est un reproche qu’on fait assez généralement à un mécanisme indexé sur l’indice ouvrier, c’est qu’il porte en lui une part inflationniste. Si au contraire, on n’observe pas d’augmentation de pouvoir d’achat en passant à l’indice ouvrier, de fait, ça n’aura servi à rien pour augmenter le pouvoir d’achat des consommateurs en question. On ne peut pas en attendre grand-chose, pour être tout à fait clair. Et il n’est pas sûr que sur le long terme, ça serve les ouvriers. La dernière augmentation du SMIG a eu lieu en mai 2024 et elle a augmenté de 2,38 %, parce qu’on était sur l’indice des prix général. Si on prend la même période sur l’indice des prix ouvriers, le SMIG aurait augmenté de 2,01 %. Cest pour ça qu’on ne peut pas en attendre grand-chose. Ce qu’on sait, c’est que dans les périodes de crise, on va avoir une tension sur les prix des biens essentiels qui va être très forte. Là, on est en train de considérer que finalement, ça, ça serait la norme. Et donc on utilise l’indice ouvrier. Mais en réalité, ça se produit très rarement. Sur les quarante dernières années, on a eu des tensions pendant le Covid et des tensions à un moment très récemment (…). Le reste du temps, on a une évolution totalement normale des prix. Et donc il vaut mieux pour les gens qui sont au SMIG être indexés sur l’indice général » .
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TNTV : Quelle serait alors la meilleure solution ?
Florent Venayre : « Garder une indexation sur l’indice général. Et en cas de tension très particulière mondiale sur des biens de première nécessité, comme ce qu’on a observé ces derniers temps, à ce moment-là, on fait un complément pour les personnes concernées. Alors on peut le mettre dans la loi (…) le gouvernement peut réindexer le SMIG en dehors des évolutions des indices. On peut essayer de le formaliser si on veut. Le mieux, c’est encore de faire des aides spécifiques aux personnes touchées. Comme ça, on évite les augmentations de salaires et on évite l’effet inflationniste dont je vous parlais, c’est-à-dire l’augmentation du coût du travail. On fait juste un petit fléchage d’aides complémentaires vers les personnes les plus nécessiteuses » .
TNTV : Vous travaillez vous-même depuis des années sur l’ouverture des marchés, l’assouplissement des quotas d’importation ou la réforme TDL.
Florent Venayre : « Ce sont les leviers les plus importants. C’est-à-dire qu’en fait, ce mécanisme de calcul de la revalorisation du SMIG ne touche pas du tout aux questions structurelles de fonctionnement de l’économie. Par contre, la question de la fiscalité est importante sur les prix. Là, typiquement, on a vu une augmentation de la fiscalité sur le sucre. Or, on sait que ce sont les personnes les moins aisées qui consomment le plus de sucre. Donc quand on augmente la fiscalité sur le sucre – et je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire – mécaniquement, on va frapper plus les budgets des foyers les plus modestes et moins les budgets des foyers les plus aisés. De la même manière, on sait qu’on fume plus chez les gens les plus modestes que chez les gens les plus aisés. Or, le tabac est aussi quelque chose de très taxé. On a aussi un effet sur l’alcool, mais qui est moins marqué que celui du tabac. Donc on a des consommations comme ça qui sont spécifiques. Et pourtant, on les taxe énormément parce qu’on considère que, sur le plan sanitaire, c’est intéressant de le faire. Il y a un petit peu un problème de cohérence globale, je dirais, sur le fait d’utiliser ça. Mais travailler sur les barrières tarifaires et non tarifaires aux importations, oui, effectivement, il y a une marge de manœuvre importante pour lutter contre la vie chère » .



