Mililani Ganivet : « Plus de 95% de notre patrimoine est dispersé à l’extérieur de chez nous »

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Les députés de l’Assemblée nationale viennent d’adopter un projet de loi sur la restitution des biens culturels pillés par la France pendant la colonisation entre 1815 et 1972. La Polynésie française n'est pas concernée par ce texte. Mais il relance la réflexion autour des œuvres polynésiennes conservées hors de ses frontières. « La France, par définition, ne peut pas se les restituer à elle-même », explique Mililani Ganivet, doctorante au Sainsbury Research Unit ainsi qu’au British Museum. « Plus de 95% de notre patrimoine est dispersé, c'est-à-dire à l'extérieur de chez nous, et c'est un patrimoine qui est largement méconnu », ajoute la chercheuse qui plaide pour « un gros travail de fond éducatif » et la nécessaire « collaboration avec les communautés d'origine ». Interview.

TNTV : Vous travaillez notamment sur les collections polynésiennes de la London Missionary Society au British Museum, parmi lesquelles figure la statue du dieu A’a. Quel regard portez-vous sur ce texte examiné hier à Paris et pourquoi la Polynésie n’entre pas dans son champ d’application ? 

Mililani Ganivet : « C’est un texte important, historique, qui est aussi le fruit de longues revendications justement des pays nouvellement indépendants à l’aube des indépendances africaines. Je pense que ça a le mérite d’exister. C’est aussi un texte qui peut parfois poser des questions puisqu’en fait la question de fond aussi c’est la question de la recherche de provenance et elle concerne uniquement les objets dont on sait qu’ils ont été spoliés. Ce qui n’est pas forcément le cas de toutes les collections de musées et de tous les objets. Il faut savoir que ça ne concerne pas forcément parce qu’il y a le principe d’inaliénabilité des collections, mais surtout en fait de part dans le statut juridique, donc on est une collectivité d’outre-mer. La France, par définition, ne peut pas se les restituer à elle-même étant donné qu’on est dans un contexte français, donc la France ne peut pas se restituer à elle-même des objets polynésiens. Ce qu’il faut quand même signaler, c’est qu’en fait il y a le dépôt du supposé fragment de Maro ‘ura. Donc c’est une des manières qui existent pour avoir une circulation des objets au sein de l’ensemble français ».

TNTV : Ces restitutions ne se limitent pas qu’au retour physique des œuvres, elles comportent aussi des enjeux politiques, culturels et sociaux…

Mililani Ganivet : « Exactement. En tant que chercheuse c’est vraiment ce qui m’intéresse, c’est-à-dire qu’en fait ça pose une question des enjeux sous-jacents qui sont vraiment importants, surtout pour nous. C’est la question justement de la documentation des collections et de l’importance des communautés d’origine dans la documentation de ces collections. Je pense notamment à la valorisation des savoir-faire, comment est-ce qu’aujourd’hui les artisans peuvent nous apporter des éléments et des éclairages importants sur des collections qui sont encore méconnues et qui sont à l’extérieur de chez nous ».

TNTV : Le débat existe ici aussi, faut-il restituer ou pas les œuvres polynésiennes à leur pays d’origine ? Quelle est votre opinion et comment poser ce débat sereinement ? 

Mililani Ganivet : « C’est une question importante. J’ai envie de dire qu’on n’est pas forcément contre l’histoire. Maintenant il y a des étapes intermédiaires qui sont importantes, je pense notamment à la documentation des collections et à l’accessibilité de ces collections. Aujourd’hui, je ne sais pas si on est conscient du fait que plus de 95% de notre patrimoine est dispersé, c’est-à-dire à l’extérieur de chez nous, et c’est un patrimoine qui est largement méconnu. Donc je pense qu’il y a un gros travail de fond éducatif déjà à faire et aussi surtout un travail de collaboration avec les communautés d’origine et c’est aussi le travail de ma thèse, de mon travail de recherche. Je pense que ce sont des étapes intermédiaires qu’il ne faut surtout pas négliger ». 

TNTV : Vous organisez une conférence le 7 mai au CESEC pour ceux qui seraient intéressés. Quand on parle du patrimoine polynésien, on pense d’abord aux objets, mais il y a aussi les archives, les écrits, les enregistrements. Avec la réalisatrice Marie-Hélène Villierme, vous travaillez justement sur des documents trouvés aux Etats-Unis autour des habitants de Haapu, à Huahine. Pourquoi cette découverte est-elle importante ? 

Mililani Ganivet : « C’est une découverte qui était très importante. C’est une découverte que j’ai faite en 2022 dans le cadre d’un stage au Smithsonian, qui est le plus ancien musée des Etats-Unis. C’est une découverte importante parce qu’elle nous a permis de monter un projet communautaire qui a été sélectionné par le Smithsonian. On a eu l’opportunité d’amener les membres de la communauté de Haapu pour aller récupérer leurs archives numériques et pour les ramener chez eux. C’est une découverte aussi importante parce qu’elle pose la question des retours d’objets à plusieurs niveaux. Dans le cadre de la loi, on voit que c’est le cadre de pays à pays. Ce qui m’intéresse aussi c’est de penser à la question d’échelle. Comment est-ce que s’articule le retour à l’échelle d’un pays, à l’échelle d’une île, mais aussi à l’échelle d’une communauté ? Parfois les enjeux se superposent et parfois ils sont plus antagoniques. Je pense que c’est cette complexité qu’il faut aussi mettre en relief ». 

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