La décision s’est répandue hier comme une trainée de poudre. Celle de tenir à huis clos un colloque international, « la souveraineté en question en Océanie », du 9 au 12 mars à l’Université de la Polynésie française. Une annonce accueillie avec « stupéfaction» dans les rangs des chercheurs, peut-on lire dans une « tribune pour la défense des libertés académiques » signée de quinze chercheurs, dont Sémir Al Wardi ou Alain Moyrand, mais aussi de noms connus de Nouvelle-Calédonie comme Patrice Godin, Mathias Chauchat ou Hamid Mokaddem.
« Aucune motivation explicite ne nous a été communiquée, même si beaucoup parmi nous en devinent les raisons » écrivent les signataires. Selon eux, la décision de fermer les débats au public aurait été prise par l’université à la demande de l’État, dont le devoir de réserve en pleine campagne municipale ne lui permet pas non plus de participer.
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« Nous tenons à exprimer publiquement notre préoccupation et notre inquiétude face une décision qui constitue une restriction sérieuse des libertés académiques » poursuit le texte. Les chercheurs rappellent également le rôle fondamental de l’université comme espace de débat ouvert. « L’université est, par vocation, un lieu où la recherche se déploie librement, où les idées se discutent publiquement, où les savoirs se confrontent sans crainte. Restreindre l’accès à un colloque académique consacré à un sujet d’intérêt public majeur revient à porter atteinte à ce principe fondamental.»
Les signataires insistent également sur la responsabilité des chercheurs dans le débat public. « Nous ne sommes ni des acteurs politiques ni des autorités publiques : nous sommes des chercheurs. Notre responsabilité est d’éclairer les débats, non de les soustraire au regard du public ».
Ils rappellent enfin que la question de la souveraineté n’est pas un simple objet d’étude théorique dans le Pacifique. En Polynésie française comme en Nouvelle-Calédonie, les enjeux liés à l’avenir institutionnel, à la « mémoire coloniale » et aux « formes possibles d’autodétermination font l’objet débats démocratiques profonds ». C’est notamment le cas sur le projet de loi issu de l’accord de Bougival qui porte la création d’un Etat de la Nouvelle-Calédonie inscrit dans la Constitution. Ce texte, vivement critiqué, a été adopté le 24 février par le Sénat et doit être transmis à l’Assemblée, fin mars.
Pour les auteurs de la tribune, la recherche universitaire doit précisément contribuer à éclairer ces discussions. « Nous dénonçons sans réserve cette atteinte à la liberté académique, liberté fondamentale. C’est parce que cette liberté est précieuse que nous croyons nécessaire de la rappeler aujourd’hui. Car il n’est pas de petite entrave aux principes de l’État de droit ».
Réactions sur la scène politique
La décision n’a pas tardé à susciter des réactions sur la scène politique. Le président du gouvernement Moetai Brotherson a fait part de son incompréhension : « le cadre de cette rencontre qui se tient à huis clos, pour des raisons que je ne m’explique pas, en 2026, au sein de la République française, nous interroge forcément au regard de cette vocation de l’université ». Si le président se félicite de la tenue de ce colloque, il s’étonne : « si l’État aujourd’hui, en 2026, se sent mis en danger par un colloque universitaire… C’est que quelque chose ne va pas dans notre système Républicain, démocratique, aujourd’hui ».
Dans un post sur sa page Facebook, la députée Mereana Reid Arbelot s’est également félicitée d’avoir eu la « chance » d’assister au colloque, tout en dénonçant un « filtrage des invitations à l’entrée », le « refus d’accès à de jeunes Polynésiens universitaires venus écouter, questionner et partager leur histoire », « l’interdiction de la visioconférence » ou encore « la limitation de la diffusion des échanges ».
La députée annonce d’ailleurs avoir adressé un courrier au président de la République pour dénoncer ce qu’elle qualifie « d’atteinte grave à la liberté académique ».



