« La corde est en train de céder. Et si la corde cède, le système de santé s’effondre. » Pour Manu Nouet, infirmier en consultation de chirurgie au Centre hospitalier de la Polynésie française (CHPF) et représentant de la CSTP-FO, la situation ne peut plus durer. Ce mardi, les personnels mobilisés ont démarré leur mouvement de grève, après plusieurs rencontres avec le gouvernement qui n’ont pas permis d’aboutir à un accord.
« Nous avons à peu près 8 pages de revendications. Il faut savoir qu’avant de déposer ce préavis de grève, nous avons rencontré le gouvernement à maintes et maintes reprises, sans pouvoir réussir à négocier, trouver des solutions. Pourtant, nous sommes là, malgré les moyens dérisoires que nous avons, nous sommes toujours là pour la population », déplore l’infirmier.
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Parmi les principales revendications figure une augmentation salariale de 5,5 %. Une mesure que Patrick Galenon, secrétaire général de la CSTP-FO, juge indispensable pour redonner du pouvoir d’achat aux personnels de santé.
« Aujourd’hui, le système de santé est malade et il faut le remettre en place », affirme le syndicaliste, qui regrette l’absence de réponse favorable du gouvernement sur cette revalorisation.
Pour Patrick Galenon, il s’agit aussi de reconnaître les efforts consentis par les soignants, notamment pendant la crise du Covid-19. « La première des revendications, c’est qu’au moins, on les récompense de ce qui s’est subi pendant le Covid, et puisqu’à présent, on considère qu’ils ne sont pas pris en considération. »
Interrogé sur le coût de ces mesures, le secrétaire général de la CSTP-FO estime l’enveloppe nécessaire à 2,5 à 3 milliards de Fcfp pour l’ensemble des professions de santé publique, en incluant les établissements hospitaliers et les structures de soins des îles. Un montant qu’il met en parallèle avec les investissements prévus pour les Jeux du Pacifique. « On va mettre 13 milliards pour les Jeux du Pacifique », souligne-t-il.
105 postes réclamés, seulement 17 proposés selon le syndicat
Au-delà des salaires, le manque de personnels cristallise les tensions. La CSTP-FO réclame la création de 105 postes au sein de la Direction de la santé, en particulier dans les hôpitaux périphériques de Raiatea, Nuku Hiva, Moorea et Taravao.
Selon Manu Nouet, les dernières négociations n’auraient permis d’obtenir qu’une proposition portant sur 17 postes.
« Sur les 105 postes, ils nous en proposent 17 », dénonce-t-il. « Et ce ne sont pas des postes à pourvoir pour que nous soyons dans notre confort, non. Ce sont des postes pour pouvoir sauver la population. »
Le représentant syndical insiste aussi sur les difficultés rencontrées par plusieurs catégories de personnels. Les infirmiers et les aides-soignants réclament une meilleure prise en compte de leur ancienneté, tandis que les statuts des ambulanciers, secrétaires médicaux et kinésithérapeutes figurent également parmi les dossiers à revoir.


Pour illustrer la fragilité de l’organisation hospitalière, l’infirmier revient sur un épisode récent au CHPF, lorsque plusieurs brancardiers, épuisés, se sont retrouvés en arrêt de travail. « Ils étaient six. Ça a bien bloqué tout le système de l’hôpital pendant un week-end », raconte-t-il.
Une situation qui, selon lui, démontre à quel point chaque profession est indispensable au fonctionnement de l’établissement.
« L’infirmier ne peut rien sans le médecin. Mais le médecin est bien conscient aussi qu’il ne peut rien sans l’infirmier. Et l’infirmier ne peut rien sans l’ambulancier qui ne peut rien sans les brancardiers », rappelle-t-il.
« On a tous les ingrédients pour une réelle crise sanitaire »
Du côté des médecins, l’inquiétude est tout aussi vive. Tumatarii Cross, praticienne hospitalière au CHPF, estime que les difficultés accumulées font peser une menace sérieuse sur l’ensemble du système de santé.
« On a tous les ingrédients pour une réelle crise sanitaire. Le gouvernement est bien au fait des enjeux, on a suffisamment discuté avec eux, ils ont suffisamment travaillé avec un groupe de travail de praticiens hospitaliers, assure-t-elle. Aujourd’hui, les mesures qui sont prises ne sont pas suffisantes, donc on est tous mobilisés, l’ensemble de la chaîne de soins, pour sauver le système de santé publique polynésien. »
Elle rappelle que le statut des praticiens hospitaliers n’a pas été réformé depuis plus de 30 ans. Une situation qui contribuerait aux difficultés de recrutement et de fidélisation des professionnels.

Un constat partagé par Jonathan Larson, secrétaire général du syndicat A Ti’a I Mua et praticien hospitalier. Lui aussi a déposé un préavis de grève. « En l’absence de protocole de fin de conflit à minuit ce soir, nous entrerons également en grève », prévient-il.
Le médecin insiste sur l’ampleur des difficultés, qui dépassent largement le seul corps médical. « On se rend compte qu’actuellement, dans la santé, il y a des grosses difficultés pour tous les cadres d’emploi dans la santé, que ce soit du médecin, de l’infirmière, de l’aide soignante, du brancardier, des secrétaires, des hôtesses d’accueil. En fait, tout le monde est impacté par cette crise sanitaire. »
« Si ça ne passe pas, je serai contraint d’abandonner ma terre natale »
Pour Jonathan Larson, la question de l’attractivité du territoire est particulièrement préoccupante. Originaire de Tahiti, il a exercé à La Réunion avant de revenir travailler au fenua. Une expérience qui lui a permis de mesurer les différences de traitement entre les deux territoires.
« Je suis né ici. Ma famille est ici. Avant de revenir au fenua, j’ai passé deux ans à La Réunion, où j’ai pu profiter d’un système qui était beaucoup plus favorable sur les conditions de travail », témoigne-t-il.
Il évoque une meilleure rémunération des heures travaillées, des indemnités supplémentaires et une indexation salariale de 40 % dont il bénéficiait à La Réunion.
Selon lui, les conditions actuelles freinent le retour des jeunes médecins polynésiens formés à l’extérieur. Il fait référence à une tribune signée par une centaine de jeunes taote, qui attendraient une évolution du statut des praticiens hospitaliers avant d’envisager de revenir exercer au fenua.
« Le but de notre réforme, c’est de nous mettre à niveau pour être attractifs », résume-t-il.
Mais au-delà des difficultés de recrutement, c’est aussi son propre avenir en Polynésie que le médecin dit remettre en question. « Si ça ne passe pas, je serai contraint d’abandonner ma terre natale. »
Une perspective qui illustre, selon les représentants des personnels mobilisés, l’urgence d’une réforme en profondeur du système de santé pubque.

En attendant une éventuelle reprise des discussions, le mouvement perturbe le fonctionnement du CHPF. L’établissement assure néanmoins maintenir les urgences, la prise en charge des patients hospitalisés et les soins vitaux. Les consultations et prises en charge programmées sont en revanche annulées, sauf confirmation du rendez-vous par l’hôpital.



