C’est escorté par des militaires de l’antenne polynésienne du GIGN qu’Enoha T. s’est présenté devant le tribunal correctionnel, ce mardi. En raison de son statut de DPS, pour “Détenu Particulièrement Surveillé”, cet homme de 36 ans à la taille imposante et aux muscles saillants fait l’objet d’une attention hors normes.
L’intéressé a en effet déjà été condamné par deux fois dans d’importants dossiers de stupéfiants, le dernier s’étant soldé en 2023 par 10 ans de détention.
Cette troisième affaire porte sur 4 kilos d’ice qu’il a reconnu avoir fait venir depuis Los Angeles, puis écoulés grâce à ses hommes de mains, ses “champions”, entre les années 2023 à 2025. Mais le volume aurait pu être bien plus important, environ 15 kilos, si les agents américains n’avaient pas intercepté de multiples mules et alerté les autorités de Polynésie.
“Dragon” n’était pourtant pas en liberté au moment des faits. Il dirigeait son trafic depuis Nuutania grâce à divers téléphones portables en sa possession. Il œuvrait en association avec une dénommée Kahaia T., une Polynésienne qui purge actuellement une peine de 14 ans de prison aux Etats-Unis.
Lui finançait les opérations et elle, bien qu’également derrière les barreaux, se chargeait de trouver la drogue grâce à son réseau à Los Angeles.
Un trafic que “Dragon” a reconnu d’emblée à l’audience. “Mais cette affaire, c’est la même que la précédente. C’était à la même année période. Je ne comprends pas pourquoi je suis jugé deux fois”, s’est-il néanmoins interrogé.
L’ice entrait en Polynésie par voie aérienne via des mules. Deux des prévenus qui travaillaient à l’aéroport de Faa’a récupéraient la drogue dans les poubelles avant le poste des douanes ou dans celles des avions qui venaient de se poser sur le tarmac. Une importation de 2,7 kilos a également été réalisée par bateau, dans un véhicule acheminé depuis la Californie.
Grâce à ces kilos de meth, “Dragon” dit avoir généré un bénéfice de quelque 400 millions de francs. Une manne dépensée dans des achats de voitures, de jets-skis…et de 39 motos. Ces engins étaient mis aux noms de certaines de ses connaissances et ensuite revendus à des particuliers pour blanchir l’argent sale.
“Les murs de la détention n’arrêtent pas”
Un rôle notamment dévolu à son petit frère Iotua, également chargé de temps à autres d’écouler la drogue via les membres du réseau. “Je voulais montrer à mon frère qu’il peut toujours compter sur moi. J’ai fait ça par pitié. Je ne le referais pas s’il me le demandait”, a juré le benjamin de la famille.
Parmi les autres prévenus : un profil inattendu. Un chef d’entreprise de 52 ans, Paul L., poursuivi pour complicité. A la tête d’une société d’import/export, cet artisan verrier était connu des consommateurs d’ice pour la fabrication de “bubbles” de qualité.
Le quinquagénaire payait les crédits téléphoniques de Kahaia T. dans sa prison aux Etats-Unis, et avait financé le billet d’avion de l’une des mules. Mais à la barre, il s’est dit totalement étranger au trafic : “C’était pour qu’elle puisse contacter sa famille. Je l’ai fait par humanité. J’ai simplement voulu aider. Je n’ai pas participé à quoi que ce soit”.
“Le principe essentiel de l’altruisme, c’est que l’on n’attend rien en retour (…) Ce que je vois, c’est qu’il a voulu miser”, a retorqué le procureur pour qui l’ensemble des prévenus a contribué “à la chaine du trafic” “Le seul intérêt de tous les protagonistes, c’est de gagner de l’argent. Chacun poursuit un but mercantile”, a-t-il asséné.
Un magistrat qui a déploré dans ses réquisitions que les deux “donneurs d’ordres” aient pu donner leurs directives depuis une cellule. “On s’aperçoit que les murs de la détention n’arrêtent pas. Et le passé judiciaire du chef de réseau ne l’empêche pas de continuer”, a-t-il soufflé.
Dans la foulée, il a requis 15 ans de prison ferme contre “Dragon”, ainsi qu’une amende de 15 millions de francs. Le trentenaire dont la libération était possible à l’horizon 2039, avant le procès, pourrait donc encore devoir passer plusieurs années derrière les barreaux.
Pour les 8 autres prévenus, le procureur a réclamé des peines comprises entre 3 et 10 ans ferme, et des amendes entre 1 et 5 millions de francs. A l’heure de la publication de cet article, le procès était toujours en cours.



