Des banlieues parisiennes aux lagons du fenua, il continue de graver son propre serti. Luc Arl, artisan joaillier installé à Tahiti depuis l’an 2000, s’est fait un nom auprès des amateurs de bijoux locaux. Un soutien auquel il a rendu hommage, mi-avril, au Symposium Gemvision de la Nouvelle-Orléans, un rassemblement international entre orfèvres et concepteurs modernes où il s’est rendu en tant que représentant de Tahiti.
Là, il a remporté le prix « Best in Show » , une reconnaissance récompensant sa créativité, la qualité de ses conceptions et son excellence technique. Autant d’atouts indispensables lorsqu’on prétend devenir un artisan d’art accompli.
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Son métier, Luc l’a découvert chez le bijoutier du quartier de sa maison d’enfance, en région parisienne. Son premier contact, ce sont les gens qui « fabriquaient des choses à partir de rien » : il passe du temps à les observer, et se sent de plus en plus à l’aise dans ce petit monde qui lui ouvre ses portes.
Peu attiré par un parcours scolaire généraliste, il s’oriente vers le dessin, terrain d’expression qu’il affectionne particulièrement. Le hasard et le bouche-à-oreille incitent sa mère à l’inscrire au concours d’entrée de l’École Boulle, école d’arts appliqués renommée à Paris. Un pari fructueux : à 14 ans, il réussit les épreuves de modelage et de dessin. Il commence à comprendre, sans avoir d’idée précise, que son avenir s’écrira dans l’art. « Ces écoles ne t’apprennent pas à dessiner, en réalité. Tu sais déjà dessiner à la base. Elles vont juste t’entraîner, te développer (…). On a tous un don. Il faut juste avoir l’opportunité de mettre le doigt dessus. Une fois que c’est fait, généralement, tu te rends compte que c’est plus facile pour toi que pour les autres » , observe-t-il.
Après y avoir étudié la monture en bronze, une filière menant traditionnellement vers une carrière de restaurateur, Luc choisit une autre voie : la bijouterie-joaillerie. Il intègre l’école du Louvre, la Haute École de Joaillerie de Paris, plus ancienne institution du genre, côtoyant la place Vendôme. Il révèle alors son plein potentiel.
Sorti parmi les premiers de sa promotion, il est vite embauché dans des grands ateliers parisiens, travaillant pour des maisons de renom comme Van Cleef, Cartier ou Jar. Il y crée notamment des pièces pour des clients ultra-riches de New York, Dubaï ou Singapour. Certains, comme le sultan de Brunei, on même un budget « no limit (…). Plus c’est démesuré, plus ça plait » , s’amuse-t-il.

À Paris, Luc ne se découvre pas qu’une passion professionnelle, mais amoureuse. Parmi ses co-apprentis joaillers, il rencontre une étudiante tahitienne, et, déjà curieux, la surprend par sa connaissance de la Polynésie française. Le couple s’installe en 2000 à Tahiti. Sûr de ses compétences, il déchante pourtant face aux réalités économiques locales. « Quand je suis venu, je pensais naïvement et de façon très prétentieuse être attendu. Je me suis dit, je vais trouver du boulot très facilement. Et en fait, ça a été un peu le parcours du combattant parce que quand je me présentais, je faisais un peu peur aux gens. ‘Trop qualifié’, entre guillemets. Donc personne ne me proposait du travail » , explique-t-il.
C’est un confrère de la place, Michel Fouchard, qui lui tend la main et lui propose de travailler en patenté pour de la sous-traitance. Ce qu’il fait, pendant deux ans. Sans le soutien logistique de sa belle-famille de l’époque, qui le loge et le nourrit alors qu’il a épuisé ses économies, l’aventure aurait pu s’arrêter là.
Sur le plan technique, Luc doit réapprendre son métier pour concevoir des produits commercialisables, loin des standards de la place Vendôme. « Je faisais des bagues et des bijoux qui se vendent le prix d’un appartement ou le prix d’une belle voiture. Ici, j’ai dû réapprendre une autre bijouterie. Revoir les choses de façon à ce qu’elles soient accessibles (…). À l’époque, on faisait encore des dents de requin qui pesaient 6 fois plus qu’une dent normale. Elles étaient magnifiques, mais il n’y avait pas de réalité commerciale, c’était invendable » , glisse-t-il.
Pour s’adapter, il lance l’une des premières collections locales de bijoux en argent, un métal plus abordable à une époque où le cours de l’or grimpe. Il cible le marché alors marginal des bijoux pour hommes en y intégrant la perle de Tahiti. Petit à petit, sa réputation se forge auprès des bijoutiers de la place, qui finissent par lui confier les travaux de sertissage et de fabrication complexes qu’ils ne parviennent pas à réaliser eux-mêmes.
La boutique en 2012
La transition vers une vente directe aux clients s’opère une décennie plus tard. Divorcé, puis remarié, Luc saisit une opportunité en 2012, en rachetant la boutique de son beau-père. Un changement stratégique qui lui permet proposer ses propres créations directement au grand public.
Il peaufine son travail sur la perle de Tahiti en prenant des orientations claires, abandonnant par exemple le travail de la nacre, trop contraignant pour l’outillage de joaillerie classique, et se distingue par son approche moderne de la conception, défendant fermement l’usage des nouvelles technologies comme la Conception Assistée par Ordinateur (CAO).
Pour lui, loin de dénaturer l’artisanat, l’outil informatique pousse vers l’excellence. « Quand tu développes des bijoux en les dessinant sur ordinateur, très vite tu peux te rendre compte de certaines contraintes techniques que tu n’avais pas forcément anticipées en faisant un simple croquis. Tu vas pouvoir faire bouger des pièces pour voir, par exemple sur des charnières, comment elles réagissent et surtout te rendre compte des débattements et des épaisseurs. Cela te permet d’aller plus loin dans la réflexion, même si après tu fabriques à l’ancienne à la main, au moins le travail a dégrossi parce que tu sais déjà où tu vas » , précise-t-il. Une évolution technique qu’il compare à celle du traitement de texte pour l’écrivain : un gain de temps et de précision qui ne remplace en rien le talent de l’auteur.
Le sien lui a donc permis d’être distingué aux États-Unis, sous la bannière tahitienne. Un détail pas si anodin, pour celui qui se définit comme un « invité privilégié » ramant « pour la pirogue polynésienne » . « Je tiens à représenter Tahiti (…). Souvent à Tahiti, on a l’impression d’être les oubliés. Souvent, les gens se demandent si (les Tahitiens) sont à la hauteur en se disant qu’on a moins de chance, qu’on est moins bon parce qu’on est loin ou des choses comme ça. En fait, je ne pense pas du tout. Je pense que ça challenge » , sourit-il.

Luc envisage désormais l’avenir à travers la transmission. Conscient du potentiel artisanal de la jeunesse locale, il envisage, à long terme, de fonder une école de joaillerie sur le territoire pour former les talents locaux aux règles de l’art et aux standards internationaux d’excellence.
« On a tous envie de vivre le rêve américain. Moi, mon rêve américain, je l’ai vécu à Tahiti » , conclut-il.



