« Les esprits sont très marqués » : le défi de l’APAJ face aux violences éducatives

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Alors que la Cour de cassation vient de réaffirmer l'inexistence du « droit de correction » au sein de la famille, le Pays fait face à une augmentation constante des signalements. Entre déconstruction des héritages éducatifs « à la dure », obligation de signalement pour les professionnels et accompagnement psychologique des victimes, Naui Tepa, juriste au sein de l'Association Polyvalente d'Action Judiciaire (APAJ) revient sur cette décision. Interview.

TNTV : La Cour de Cassation a tranché et rappelle que le droit de correction n’existe pas. Est-ce qu’on doit comprendre qu’en 2026, une gifle est juridiquement un acte de violence aggravée parce qu’elle touche un enfant ?
Naui Tepa : « Ce n’est pas un principe nouveau dans le sens où cette décision vient juste confirmer une mouvance législative qui date de 1945, qui n’a fait que s’intensifier ces dernières années et qui va encore s’intensifier dans les années à venir. Et, effectivement, les violences volontaires, qu’elles soient commises dans la famille ou ailleurs, d’ailleurs, sont punies par la loi. De degrés différents, disons-le comme ça, mais le fait de taper ou de commettre des violences psychologiques ou physiques sur son enfant constitue une circonstance aggravante, d’autant plus lorsque l’enfant est âgé de moins de 15 ans, par exemple. Les circonstances aggravantes, ça concerne aussi l’ITT, ça peut partir sur la vulnérabilité de la victime, sur l’état de l’auteur au moment de la commission de l’infraction. Mais, effectivement, c’est plus sévèrement puni si on commet des violences au sein de la famille et encore plus sur son enfant. »

TNTV : Quel message cela renvoie-t-il aux parents qui pensent encore que frapper est éduquer ?
Naui Tepa : « Il est vrai que depuis ces dernières années, il y avait encore un certain flottement, notamment au niveau jurisprudentiel, sur ce droit de correction et sur ces violences éducatives. La cour de cassation, le message ferme, c’est qu’il n’existe pas de droit de correction. J’irais même jusqu’à compléter qu’il n’y a pas que les parents qui sont concernés par ces violences-là, il y a également d’autres formes d’autorité au sein de la famille, qui sont les oncles, les taties, les grands-parents, par exemple, qui sont aussi concernés puisqu’ils exercent une forme d’autorité sur les enfants. »

 

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TNTV : Certains ont été élevés « à la dure » , ce que la justice appelle violence. Certains le voient encore tout simplement, vous le disiez, comme de l’autorité. Comment déconstruire cet héritage ?
Naui Tepa : « C’est compliqué puisque les outils manquent parfois ou peut-être ne sont pas assez adaptés. On essaie de travailler de concert avec tous les services, notamment du pays ou de l’État. On est une association au quotidien, on mène des stages de parentalité, mais c’est à vocation uniquement judiciaire. Sinon, on fait de la prévention, on passe dans les établissements scolaires parfois, on fait de la prévention grand public aussi. Mais c’est vrai que ce n’est pas un travail facile dans le sens où les esprits sont déjà très marqués, très ancrés dans certains comportements qui sont encore et toujours redondants aujourd’hui. »

TNTV : Les actions de votre association aident-elles à repérer les signaux d’alerte avant qu’il soit trop tard ?
Naui Tepa : « À l’APAJ, on dispose d’un service d’aide aux victimes qui accompagne juridiquement, psychologiquement ou socialement quelqu’un de victime d’infraction, que ce soit des violences ou pas. Et le suivi qui serait le plus sollicité, qui pourrait vraiment accompagner en dehors du judiciaire, ça serait le suivi psychologique. Donc on a trois psychologues qui peuvent discuter, échanger et suivre sur le long terme qu’il y ait eu ou non un dépôt de plainte. Les missions sont très vastes, mais ça reste avant tout de l’écoute. Là où nous on souhaiterait sensibiliser les familles, c’est sur ne pas hésiter à briser l’omerta ou à briser le mutisme et à essayer au maximum d’en parler. Et je le rappelle aussi pour tous les professionnels qui travaillent au milieu de protection de l’enfance ou autour des enfants, ils ont une obligation de signalement. Si jamais ils ont constaté des indices pouvant amener à la caractérisation de violences ou des signes de violences sur un enfant, je prends l’exemple des professeurs des écoles, mais c’est plus large que ça, on a tous une obligation de signaler par le biais d’une information préoccupante ou d’un signalement auprès des services sociaux et du parquet. »

TNTV : Constatez-vous des familles qui hésitent encore à dénoncer par peur de briser une famille ?
Naui Tepa : « Les raisons sont diverses et on n’est pas là à jeter la pierre, dans le sens où il y a plusieurs autres facteurs qui rentrent à l’intérieur. On parlait des idées à déconstruire, mais il y a aussi des difficultés en termes financiers. Un exemple tout simple, si le papa par exemple est le seul à travailler, pour éviter qu’il aille soit en prison soit qu’il ne perde son travail, on préfère taire un peu cette infraction qui a été commise. Je prends aussi l’exemple des îles éloignées où les structures sociales, et ça, ça a été très bien démontré dans le rapport de la MSHP, les structures sociales sont tellement petites, tellement fragiles où l’apparition d’une simple infraction, quelle qu’elle soit, peut venir déséquilibrer complètement ces petites communautés. Les raisons sont diverses. En Polynésie, l’APAJ a accompagné 4242 victimes d’infractions pénales en 2024, dont 25% sont mineurs, soit plus de 1000 enfants. C’est un chiffre en augmentation de 11%. »

TNTV : Est-ce que ce chiffre montre une explosion des violences ou une libération de la parole au sein des familles ?
Naui Tepa : « Juste avant de venir, on a fait le point très provisoire sur les chiffres de 2025 et on se retrouve avec 5103 personnes qui ont été victimes et reçues à l’association, victimes de manière générale, dont 1241 pour des violences ou des infractions étant commises sur des mineurs, donc ça ne fait qu’augmenter. Il faut rester prudent avec les chiffres puisque, on peut expliquer tout et rien avec, on ne pense pas qu’il y a eu forcément une augmentation des violences, du moins c’est notre avis, et la parole commence à se libérer, les moyens de dénoncer, les moyens de révélation sont plus proches de la population, avec le grand travail de prévention qui est mené chaque année, ça commence à sortir un petit peu. Ce chiffre ne prend pas en compte toutes les autres familles ou toutes les autres victimes qui n’ont pas osé en parler, et dont les plaintes n’ont pas fait l’objet de procédures judiciaires par exemple, donc c’est potentiellement encore plus large. On appelle ça ‘le chiffre noir’ , mais il faut être vigilant quand même. »

TNTV : Pour ceux qui auraient besoin d’aide ou de conseils, l’APAJ n’est pas seulement basée à Tahiti, où peut-on vous trouver au Fenua et comment peut-on vous rejoindre ?
Naui Tepa : « On fait plusieurs permanences délocalisées, du mieux qu’on peut, sur Taravao et également sur Moorea, mais on participe aussi à ce qui s’appelle les audiences foraines dans les îles, lorsque le tribunal se déplace dans les îles, là où on peut y envoyer un de nos professionnels, on y va, mais de manière générale, pour un accompagnement à la parentalité, ce que l’on fait d’habitude, c’est qu’on réoriente vers le fare tama hau ou la DSFE, qui ont plein de suivis et de ressources à donner aux familles. J’ai discuté très récemment d’une professionnelle qui est en charge des couples au CPMI, et ça peut aider grandement notamment les jeunes couples qui sont jeunes parents aujourd’hui. Il y a encore du travail à faire, mais on essaie de faire au mieux. »

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